A travers la restitution des restes de combattants algériens, « la France redécouvre son Histoire »

DIPLOMATIE Pour l’historien Benjamin Stora, cette restitution permet de « sortir de l’oubli des pages sombres de notre histoire »

20 Minutes avec AFP

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Captation par la chaîne TV Algerie 3 de la cérémonie officielle de réception des restes de 24 résistants algériens décapités lors de la conquête coloniale française du pays d'Afrique du Nord.
Captation par la chaîne TV Algerie 3 de la cérémonie officielle de réception des restes de 24 résistants algériens décapités lors de la conquête coloniale française du pays d'Afrique du Nord. — Roy ISSA / AFP / Algerian TV

C’est une partie méconnue de l’Histoire de la France. Ce vendredi, l’Algérie a récupéré lors d’une cérémonie militaire solennelle les restes de 24 de ses combattants tués au début de la colonisation française au XIXe siècle.

Des crânes restitués par la France en geste d’apaisement, qui pendant des décennies étaient entreposés au Musée de l’Homme à Paris. Les cercueils des « martyrs » ont été accueillis par le président algérien Abdelmadjid Tebboune et une haie d’honneur de militaires. Avant leur transfert au Palais de la Culture, où ils seront exposés pendant toute la journée de samedi. Ils seront enterrés le lendemain, jour anniversaire de l’Indépendance, dans le carré des Martyrs au cimetière d’El Alia à Alger.

Un signe fort

« Les héros de la Révolte populaire reviennent sur les terres pour lesquelles ils ont sacrifié leur vie », a affirmé le chef d’état-major Saïd Chengriha dans un discours, en fustigeant « le colonialisme ignoble ». Cette restitution est un signe fort d’un dégel dans les relations entre l’Algérie et l’ancienne puissance coloniale, marquées depuis l’indépendance en 1962 par des polémiques récurrentes et des crispations.

« Ce geste s’inscrit dans une démarche d’amitié et de lucidité sur toutes les blessures de notre histoire. C’est le sens du travail que le Président de la République a engagé avec l’Algérie et qui sera poursuivi, dans le respect de tous, pour la réconciliation des mémoires des peuples français et algérien », a déclaré la présidence française.

« Sortir de l’oubli »

« A travers ce genre de geste, la France redécouvre son Histoire. Cela contribue à sortir de l’oubli des pages sombres de notre histoire. On avait le sentiment que la conquête coloniale avait été brève. Mais la construction de grandes villes haussmannienne comme Alger ou Oran, de routes, d’hôpitaux… s’est édifiée sur des massacres, sur des choses terribles », rappelle l’historien Benjamin Stora, interrogé par l’AFP. Cette guerre de conquête a démarré en 1830 jusqu’à la capitulation de l’émir Abd el-Kader 17 ans plus tard. Mais la guerre sera loin d’être achevée.

Une guerre émaillée par des violences militaires. « Et puis un aspect pseudo scientifique. Il s’agissait de hiérarchiser les races, les espèces. On a transféré en France les crânes des combattants (ils furent décapités après avoir été fusillés) pour chercher à savoir pourquoi ils avaient été si résistants à « la pénétration de la civilisation ». Il fallait qu’on comprenne pourquoi « ils ne comprenaient pas ». Ce sera ainsi tout au long du XIXe siècle », poursuit l’historien.

Une « histoire française »

On a donc beaucoup parlé de la violence et des exactions au cours de la guerre d’Algérie (1954-1962) « on a découvert qu’il y a eu une autre violence encore plus dingue qui a secoué profondément la société algérienne de 1830 à 1902 avec la conquête complète du Sahara », souligne Benjamin Stora qui évoque notamment l’épisode de Zaâtcha, lieu d’une révolte en 1849 dirigée par l’émir Bouziane dont le crâne fait partie des restes remis à l’Algérie.

A l’heure où l’on déboulonne les statues des acteurs du colonialisme, l’historien serait plutôt pour la fabrication d’un lieu, un espace ou un musée, « où on regrouperait et expliquerait pour les jeunes générations qui étaient ces personnages, ce qu’a été cette histoire française ».