Municipales 2020 en Nouvelle-Aquitaine : Que deviennent les élus britanniques privés de mandat à cause du Brexit ?

ELECTIONS « Nous sommes les dommages collatéraux du Brexit », estiment certains élus britanniques qui, faute de double nationalité, n'ont pu se présenter aux municipales cette année

Marion Pignot

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Conseiller municipal à Plazac, Mark Lawrence s'est vu refuser la nationalité française et, depuis ce 1er février 2020, a été radié des listes électorales en France.
Conseiller municipal à Plazac, Mark Lawrence s'est vu refuser la nationalité française et, depuis ce 1er février 2020, a été radié des listes électorales en France. — MEHDI FEDOUACH / AFP
  • Près de 800 élus Britanniques sans double nationalité n’ont pas pu se représenter aux élections municipales. A la suite du Brexit, ils ont été radiés des listes électorales le 1er février, mais pouvaient terminer leur mandat.
  • Ils sont 70 en Charente, près de 60 en Dordogne, alors que la Nouvelle-Aquitaine est la première région française d’accueil des résidents britanniques de France (39.000 résidents).
  • Parmi eux, Edwina de Tonary ou Mark Lawrence, élus en Dordogne, et qui se demandent aujourd’hui quel sera leur statut alors qu’ils ne peuvent plus voter ni en France, ni dans leur pays d’origine.

« Je suis très triste car c’était une super expérience. » Depuis six ans, Norman Cox était conseiller municipal à Montrollet, en Charente-Maritime, et comme lui, près de 800 élus Britanniques n’ont pas pu se représenter aux dernières élections municipales. Brexit oblige, les élus sans double nationalité ont été radiés des listes électorales le vendredi 31 janvier dernier à minuit, en étant en revanche autorisés à terminer leur mandat. « Ça m’agace, ça m’attriste, avance à 20 Minutes Edwina de Tonary, élue depuis quatre ans à Verteillac, en Dordogne. Je me sens délaissée et déboussolée. Je suis arrivée ici il y a trente-neuf ans, avec l’élection de Mitterrand et, aujourd’hui, on me dit que je suis une citoyenne de seconde zone, que je n’ai plus le droit de m’investir dans mon village, alors que j’ai quand même les clés de l’église. »

Edwina n’est pas la seule à se sentir « privés de droits civiques ». Quelque 150.000 Britanniques seraient [beaucoup ne sont pas enregistrés] installés en France, selon les chiffres communiqués par l'Insee en 2018. Ils seraient près de 40.000 en Nouvelle-Aquitaine [première région française d’accueil des résidents britanniques de France] et compteraient ainsi pour 0,7 % de la population régionale. La plupart auraient ainsi perdu leur droit de vote aux élections municipales et européennes. En France, certes, mais aussi dans leur pays l’origine, l’Angleterre radiant des listes les électeurs partis depuis plus de quinze ans.

A Eymet (Dordogne), plus d'un tiers des habitants sont des Britanniques venus chercher le soleil et la douceur de vivre dans le « Dordogneshire ».
A Eymet (Dordogne), plus d'un tiers des habitants sont des Britanniques venus chercher le soleil et la douceur de vivre dans le « Dordogneshire ». - BOB EDME/AP/SIPA

« Personne n’a pu me renseigner sur mon statut actuel »

En Charente, sur les 6.300 ressortissants britanniques, 70 étaient encore conseillers municipaux jusqu’à ce dimanche, selon Le Monde. Ils sont 59 en Dordogne, souvent surnommée la « Dordogneshire » en raison de sa popularité auprès de nos voisins d’Outre-manche. C’est là qu’Edwina de Tonary a vécu le « divorce » entre son pays d’origine et l’Union européenne : « Je n’ai ni carte de séjour, ni la double nationalité mais ma vie est, ici, en Dordogne. Je paie mes impôts en France, je n’ai plus de contacts avec l’Angleterre. Tout cela me perturbe beaucoup, d’autant que personne n’a pu me renseigner sur mon statut actuel. On est dans le flou. »

Pendant son mandat, la sexagénaire, secrétaire d’une association locale, s’est occupée des liens avec les commerçants du village de près de 700 habitants. Sollicitée par le maire après la défection d’un élu, elle a aussi orchestré le jumelage avec un village italien ou enseigné bénévolement l’anglais à l’école. Plus loin, à Plazac, à une trentaine de kilomètres de Périgueux, Mark Lawrence connaissait la maire depuis l’enfance. Florence Gauthier est venue chercher son ami anglais pour s’occuper « de la jeunesse et de la culture » et « faire le lien entre les rosbeefs et les grenouilles », sourit Mark, 47 ans.

« Nous sommes les dommages collatéraux du Brexit »

Elu depuis six ans mais « investi depuis vingt-sept ans », le menuisier charpentier redevient sérieux quand il évoque sa « perte de liberté » et cette double nationalité qu’on lui refuse « faute de revenus suffisants ». « Nous sommes les dommages collatéraux du Brexit et cela montre combien nos politiques sont éloignés de la vraie vie, lâche Mark à 20 Minutes, avec son chouette accent british. J’ai le soutien des élus locaux, 3.000 personnes ont signé une pétition pour que j’obtienne la nationalité française mais quelqu’un dans les bureaux de Castaner a dit "non", alors que je n’ai jamais rien coûté à la France. Ça m’écœure. »

L’ancien élu, qui ne veut pas rentrer en Angleterre, aurait aimé faire partie de la nouvelle équipe municipale. « Mais avec une épine dans le pied, on apprend à marcher autrement et je vais continuer à m’investir, avance ce père de quatre enfants né en France. Je ne cherche pas de fautifs, mais les Anglais ne savent pas vraiment ce qu’ils font avec ce Brexit. Honnêtement, je fais tout pour être un bon Français : je mange de l’ail et du fromage tous les jours. Aujourd’hui, on me prive de mes droits mais heureusement je peux encore voter à la maison… »

Chez Mark, comme chez Edwina ou Norman, il y a encore l’humour pour raconter « ce drame à la française ». Tous avancent toutefois ces impôts payés en France, ces biens immobiliers ou financiers « ramenés » en Dordogne, ce temps donné à leur commune « pour soulager l’Etat français ». « Finalement, je ne cochais plus les bonnes cases et, en France, on doit rentrer dans des cases, analyse Mark Lawrence. Aujourd’hui, je ne suis plus rien, même plus Européen. »