Coronavirus : Des « badges » ont-ils été remis aux enseignants mobilisés ? C'est vrai

FAKE OFF Plusieurs académies ont mis en place un système de « badges » virtuels pour valoriser les compétences acquises chez les enseignants pendant le confinement

Francois Launay

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Un enseignant face à ses élèves à Gignac en mai 2020 (photo d'illustration)
Un enseignant face à ses élèves à Gignac en mai 2020 (photo d'illustration) — Alain ROBERT/SIPA
  • Des badges virtuels pour valoriser l'« agilité pédagogique » des enseignants ont bien été lancés par l’académie de Montpellier après la crise du Covid.
  • Ce système de gratification a été vivement contesté par le milieu enseignant, qui y voit une infantilisation.

Après les médailles pour les soignants, place aux badges pour les enseignants ? Dans un coup de gueule publié le 27 juin sur Facebook et partagé par des milliers d’internautes, Aurélien Barrau s’est indigné d’une mesure mise en place par l’académie de Montpellier. Le célèbre astrophysicien français s’est ému de la création de « badges » virtuels destinés à valoriser l’engagement des enseignants pendant la crise du coronavirus.

S’appuyant sur une capture d’écran, le scientifique s’indigne de quatre « open badges » de couleur censés récompenser l'« agilité pédagogique » des profs durant le confinement. A la façon des médailles des castors juniors, chaque enseignant qui le souhaite peut se voir attribuer des badges « explorateur », « utilisateur », « passeur » ou « bâtisseur » en fonction des compétences développées pendant la crise sanitaire.

Une « politique du bon point » fortement dénoncée

« Cette "culture de la gestion", cette "politique du bon point", cette "ontologie du tableau Excel" est une offense à la vie en tant que telle, a sévèrement taclé Aurélien Barrau. Ces bouffonneries ne sont pas seulement grotesques, elles sont profondément nuisibles : à quoi bon le sens et le contenu, à quoi bon les élèves et leurs ressentis, à quoi bon le réel et sa subtilité, voici pour les supplanter… les badges ! »

Une indignation également partagée du côté des enseignants. « C’est assez infantilisant et même vexant. Après les médailles aux soignants, nous on a des badges numériques. C’est comme des bons points qu’on donnerait à des enfants. L’accueil de cette mesure n’est vraiment pas très bon chez les enseignants », confirme Anthony De Souza, professeur des écoles à Montpellier et co-secrétaire du SNUipp-FSU dans l’Hérault.

FAKE OFF

Interrogée sur le sujet, l'académie de Montpellier confirme l’existence de ces quatre badges pour récompenser spécifiquement le travail des enseignants « pendant l’épidémie de coronavirus ». « C’est une période au cours de laquelle les enseignants ont relevé un défi majeur, à savoir changer de posture. Ils sont passés de la classe en présentiel à la classe à distance avec un développement de compétences professionnelles numériques tout au long de cette période de confinement », détaille Sabrina Caliaros, déléguée au numérique à l’académie de Montpellier.

Mais l’institution n’a pas attendu le confinement pour mettre en place le système d'« open badges ». Lancée début 2019 dans différentes académies comme Montpellier, mais aussi Poitiers ou encore Nice, cette expérimentation vise à surtout valoriser l’émergence des nouvelles pratiques autour de l’usage du numérique dans le monde enseignant.

« Ce n’est en aucun cas une récompense ou une médaille. Ça s’inscrit dans une démarche de développement professionnel continu qui peut servir dans le cadre, par exemple, d’un entretien de carrière. Ce sont des compétences transversales acquises qui ne peuvent pas être forcément reconnues à travers un diplôme ou une certification professionnelle », explique le rectorat de Poitiers à 20 Minutes.

57 badges différents créés depuis 2019

Ainsi, en un an et demi, pas moins de 57 badges différents – pas seulement en lien avec l’épidémie, donc – ont été délivrés dans l’académie de Montpellier sur des pratiques aussi différentes que la « classe inversée », la « robotique pédagogique », les langues vivantes, l’orientation ou encore les « escape games ». Aucune obligation pour les profs, seuls les volontaires peuvent réclamer et se voir attribuer ou non cette validation de compétence. Depuis 2019, ils sont ainsi 734 enseignants à en avoir obtenu.

Mais le contexte du coronavirus a mis en lumière ce système de gratification virtuel et provoqué des remous dans l’éducation nationale. « Ce geste-là n’a pas d’intérêt et est même un peu vexant, s’énerve Anthony De Souza, du SNUipp-FSU. Car à côté de ça, on n’a rien de concret. On n’a toujours pas de moyens supplémentaires pour diminuer les effectifs, pour avoir des enseignants spécialisés et on n’a rien non plus au niveau des salaires, alors qu’on fait partie des enseignants les moins bien payés de l’Union européenne. Donc, ils peuvent les garder, leurs badges numériques ! »

Un malentendu entre enseignants et académie

Un malentendu que regrette Sabrina Caliaros. « Je comprends que les enseignants n’aient pas bien compris le pourquoi du comment. Ils ont vu ça sur un temps extrêmement ponctuel, à savoir celui du Covid. Alors que c’est une construction de connaissances entre pairs que nous avons mise en place depuis 2019. Mais le fait qu’ils aient changé complètement de façon de travailler à partir du 16 mars, il nous semblait important de le mettre en valeur au titre de cette expérimentation », indique la déléguée au numérique à l’académie de Montpellier.

D’où la création de ces quatre badges polémiques qui, malgré la polémique suscitée, n’ont pas empêché 100 enseignants d’en avoir déjà fait la demande.