« J’ai fermé la porte et j’ai dit "ciao" à la terreur »... Une mère de famille « exfiltrée » du domicile conjugal témoigne

SURVIE Le 9 juin, grâce à l’aide des bénévoles d’Elien Rebirth, une mère de famille victime de violences psychologiques a été « exfiltrée » de sa maison avec ses quatre enfants

Marion Pignot
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Aurélie, 42 ans, et sa fille Camille, 20 ans, ont souhaité toutes les deux porter plainte au commissariat contre leur « bourreau ». Seule la plainte d'Aurélie a été entendue.
Aurélie, 42 ans, et sa fille Camille, 20 ans, ont souhaité toutes les deux porter plainte au commissariat contre leur « bourreau ». Seule la plainte d'Aurélie a été entendue. — Marion Pignot
  • Lancée l’an dernier à Bordeaux par Florence Elie, Elien Rebirth intervient partout en France pour accompagner les victimes de violences intrafamiliales.
  • Au côté de ceux de Putain de guerrières, les 30 bénévoles (thérapeutes, avocats, formateurs, etc.) d’Elien Rebirth proposent soutiens moral et financier, possibilités de reconversion et « exfiltration » aux victimes.
  • Aurélie, « exfiltrée » de son domicile en urgence ce 9 juin, témoigne de la nécessité du coup de main quand un conjoint violent empêche « d'ouvrir ne serait-ce qu'une porte ».

« Il suffit d’un coup pour tuer quelqu’un, moi j’avais juste besoin d’un coup de main. » Aurélie* fait désormais partie des survivantes. De celles qui ont réussi à s’éloigner d’un conjoint violent. Il lui aura fallu une dizaine d’années pour comprendre et subir, quatre autres pour « planifier sa libération ». Ce 9 juin, grâce à l’aide de la trentaine de bénévoles d’Elien Rebirth, elle a été « exfiltrée » de sa maison, avec ses quatre enfants. « Je n’avais que quatre minutes devant moi. J’ai fermé la porte et j’ai dit "ciao" à la terreur », raconte celle que 20 Minutes a rencontré, ce vendredi, dans le jardin d’un hôtel de la banlieue de Bordeaux.

A côté d’elle se tient Camille*, la date de naissance de sa mère tatouée sur l’avant-bras et l’amour pour Aurélie dans le regard. Plus loin Louis, 10 ans, et Thomas, 4 ans, jouent et rigolent, « enfin ». Mathias, 13 ans, est lui toujours alité, soigné discrètement loin de son beau-père violent. Le bambin a lâché prise au début du confinement. En réaction au harcèlement psychologique que subissait sa mère, il a choisi de ne plus s’alimenter au point d’être hospitalisé.

« Eviter de se retrouver avec cinq cercueils à la sortie »

C’est là que la survie d’Aurélie et de ses quatre enfants s’est jouée. Le CHU a voulu signaler l’enfant maltraité et la quadra en détresse est passée pour la « une mauvaise mère » : « Je vivais un cauchemar depuis quinze ans mais j’ai vécu le pire quand on m’a dit qu’on allait me retirer mes enfants. » C’était compter sans la verve et la force de Florence Elie. Victime d’inceste puis agressée sexuellement par un conjoint violent, la Bordelaise a lancé Elien Rebirth l’an dernier. Depuis, plus de 30 femmes victimes de violences intrafamiliales ont bénéficié de ses talents d’oratrice et de son réseau [l’association a pour parrain et ambassadrice Mohamed Bouhafsi et Elsa Wolinski].

Aurélie a rencontré la déterminée lors d’une formation sur la gestion de crise donnée au GIGN, en février dernier à Bordeaux. « J’avançais pas à pas depuis un moment et je voulais apprendre à gérer les terribles mots de mon conjoint. On m’a dit que Florence était là, je suis vite allée me confier », détaille-t-elle, sans jamais lâcher la main de Florence.

La pétillante quadra, dont le téléphone n’a cessé de sonner pendant le confinement, n’a depuis pas laissé tomber cette famille. « J’ai demandé au médecin de Mathias de nous laisser du temps avant d’appuyer sur le bouton "maltraitance" afin d’organiser l’exfiltration dans les règles, en respectant la loi. Elle a accepté et nous a donnés moins de trois jours. C’était incroyable et une première pour moi », raconte Florence. Et de se souvenir que le médecin « était une femme qui a très vite compris qu’on parlait d’éviter de se retrouver avec cinq cercueils sur la conscience. »

« Je me fais vomir chaque jour pour tenter de me laver de tout ça. »

C’est donc avec la complicité du service pédiatrie que Mathias est mis à l’abri « dans un endroit tenu secret où les soins lui sont toujours prodigués ». Aurélie quitte rapidement le CHU et file chez elle récupérer ses bambins. « J’attendais le top départ avec impatience, je me tenais prête », lance Camille, seul enfant à être au courant et qui avoue être « fière » de sa mère. Aurélie, accompagnée de Florence et des avocates d’Elien Rebirth, ira directement au commissariat : « Il m’a fallu plus de deux heures pour convaincre le gendarme de prendre ma plainte. Il a refusé celle de ma fille. Il ne nous prenait pas au sérieux parce que je n’avais pas de bleus, pas de sang. Les amis à qui je m’étais confiée avaient réagi de la même façon. Pourtant, je suis détruite. Je me fais vomir chaque jour pour tenter de me laver de tout ça. »

Tout ça, ce sont l’interdiction d’utiliser le téléphone à la maison [« qui as-tu besoin d’appeler puisque je suis là ? »], de se maquiller [« pour séduire qui ? »], de sortir voir des amis [« pour coucher avec lequel ? »]. Ce sont 200 textos par jour pendant qu’elle veillait son fils à l’hôpital : « où es-tu ? », « que fais-tu ? », « est-ce que tu m’aimes ? ». Ce sont des menaces de mort : « si tu pars, je te tue ou je me tue mais l’un de nous mourra. » « Il disait que j’étais une merde, que sans lui je n’étais rien. J’ai fini par ne plus avoir de vie, par ne plus exister pour personne », explique Aurélie.

La victime assure que jamais il n’y a eu de violences physiques… avant de raconter les rapports sexuels forcés : « Pendant le confinement, il a fait des dérogations pour venir voir Mathias à l’hôpital. Il n’a jamais vu mon fils mais réclamé des fellations sur le parking du CHU. Je n’ai jamais dit "non" parce que j’avais peur pour mes enfants qui étaient avec lui à la maison. »

Une « entreprise de reconstruction »

Beaucoup ont reproché à Aurélie de ne pas être partie plus tôt. Mais « celui qui se prenait pour Dieu » avait bloqué l’accès aux comptes bancaires et pris sa carte d’identité. Pour finir par lui interdire de sortir après la naissance du petit dernier. « Je n’avais pas la force de m’opposer. J’étais terrorisée et affaiblie par ma santé », lâche Aurélie. La jeune femme frôlait les 140 kg et venait de subir une chirurgie bariatrique quand elle décide de se faire ligaturer des trompes. « Quatre mois après l’opération, je suis allée faire l’écho de contrôle. On m’a dit "on vous garde, vous allez accoucher". Je n’avais rien senti. Peut-être que mon bébé se doutait et qu’il s’est planqué. Moi, je ne pouvais que rester », avance Aurélie.

Le conjoint furieux réclamera un test de paternité, mettra la maison à sac et un nouveau tour de vis à ses règles de vie. C’est là qu’Aurélie préparera secrètement sa sortie : « J’ai menti chaque jour, du matin jusqu’au soir. J’ai réussi à ce qu’il consente à mon retour au travail. Il vérifiait mes devis que je prenais soin de falsifier pour mettre de l’argent de côté. Florence s’est fait passer pour une cliente. »

Quinze jours après son « exfiltration », Mathias n’est pas encore tiré d’affaire. Aurélie, elle, vient de signer pour un logement « avec la caution de Florence ». Camille porte un décolleté et du noir sur ses yeux. Louis et Thomas sourient enfin à l’idée d’inviter des copains à la maison. La famille se laisse jusqu’à septembre pour « être ensemble » et sortir un peu la « tête de l’eau ». Aurélie veut ensuite commencer à faire de la « reconnaissance des violences psychologiques » un combat. Epaulée par la brigade bienveillante d’Elien Rebirth, celle qui bosse « dans la démolition » entreprend, dit-elle, son « entreprise de reconstruction ».

* Tous les prénoms ont été changés.