Coronavirus : Est-il « simple comme chou » de vérifier les liens entre médecins et laboratoires pharmaceutiques, comme le dit Didier Raoult ?

FAKE OFF Lors de son audition à l’Assemblée nationale mercredi, Didier Raoult a accusé les opposants à la chloroquine de conflits d’intérêts avec Gilead Sciences

Emilie Jehanno

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Didier Raoult.
Didier Raoult. — ISA HARSIN/SIPA
  • Le professeur Didier Raoult a été longuement auditionné par les députés à l’Assemblée nationale, où il a évoqué Gilead, un laboratoire pharmaceutique californien.
  • Il a notamment affirmé avoir identifié le médecin « qui avait reçu le plus d’argent de Gilead depuis six ans ».
  • Il a conseillé aux députés d’aller vérifier « les conflits d’intérêts » avec le conseil scientifique sur les sites dédiés à la transparence dans le domaine de la santé. Mais l’opération n’est pas si simple.

La déclaration n’est pas passée inaperçue lors de l’audition du professeur Didier Raoult, le 24 juin, à l’ Assemblée nationale. Devant les députés, le médecin a accusé les détracteurs de la chloroquine de recevoir de l’argent de Gilead Sciences, laboratoire pharmaceutique californien producteur de remdésivir, un autre médicament expérimenté contre le Covid-19.

Le directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée a affirmé avoir identifié la personne qui a proféré des menaces à son encontre – des faits pour lesquels une enquête est en cours au parquet de Nantes. Selon Didier Raoult, il s’agit du professionnel de santé qui a « reçu le plus d’argent de Gilead depuis six ans ».

Un peu plus tôt dans l’audition, Didier Raoult avait déclaré, au sujet des relations entre certains membres du conseil scientifique et les laboratoires pharmaceutiques : « Tout ça est transparent. Regardez sur Internet, c’est simple comme chou. » Et le professeur de citer les sites « Transparence Santé » et « Euros For Docs ».

FAKE OFF

Nous avons suivi le conseil de Didier Raoult, mais la procédure n’est pas exactement « simple comme chou ». Une base de données recensant, sur déclarations des entreprises, les « liens d’intérêts » entre les laboratoires pharmaceutiques et les professionnels de santé a été lancée officiellement en juin 2014 pour améliorer « la confiance » entre les usagers et le monde de la recherche médicale après le scandale du Mediator. Mais Transparence Santé est peu lisible et difficile d’utilisation.

Concrètement, à moins d’entamer une recherche manuelle de tous les médecins ayant des liens d’intérêts avec Gilead Sciences et de comparer les montants en jeu, il n’est pas possible, à ce stade, d’affirmer qu’un médecin a reçu plus d’argent de Gilead. Car il faudrait additionner chaque déclaration dans chacune des trois catégories (avantages, conventions, rémunérations) pour chaque professionnel de santé concerné. Pour Gilead, il est recensé, par exemple, près de 115.000 entrées.

De plus, si la base de données de Transparence Santé peut être téléchargée sur le site data.gouv.fr, le fichier est si volumineux qu’il ne peut pas être manipulé par des logiciels traditionnels.

Dans un rapport de 2016, la Cour des comptes regrettait d’ailleurs qu’il soit « quasiment impossible, sauf à ressaisir toutes les données, d’avoir une vision globale du contenu du site » Transparence Santé. Selon ce même rapport, Gilead Sciences faisait partie, en 2014, des entreprises les plus généreuses avec les personnels de santé, ayant versé plus de 2,8 millions d’euros d’avantages. Mais le laboratoire restait loin derrière Novartis Pharma et ses 10,4 millions d’euros d’avantages déclarés.

Un autre outil complexe

Le collectif Euros For Docs, mentionné par le professeur Raoult, veut justement « simplifier l’accès » à la base Transparence Santé pour explorer le lobbying des industries de santé. Cette base a déjà été utilisée par des médias. Un collectif de journalistes en région, Data + Local, l’a ainsi exploitée pour ses enquêtes #TransparenceCHU, publiées en janvier.

Ainsi, pour Gilead Sciences, le laboratoire a déclaré 63,3 millions d’euros de liens d’intérêts depuis 2014. Mais cet outil a aussi ses limites : il n’est pas possible de classer le montant global déboursé par une entreprise pour chaque praticien. La plateforme donne, cependant, la possibilité de consulter le montant global des liens d’intérêts entre un médecin et une entreprise. Mais, encore une fois, pour pouvoir affirmer qu’un professionnel de santé est celui qui a reçu le plus d’argent, il faudrait le comparer avec tous les autres praticiens, un à un.

Pour finir, revenons sur l’identification de l’auteur des menaces. Une enquête pour « actes d’intimidations, mais pas menaces de mort » est en cours, conduite par le parquet de Nantes. On le rappelle, la présomption d’innocence prévaut et Didier Raoult n’est pas fondé à désigner, même sans le nommer, l’auteur des menaces avant que celui-ci ne soit jugé coupable.

Le procureur de la République de Nantes avait indiqué à l’AFP, fin mars, que ses services avait été chargés de l’enquête préliminaire car l’appel téléphonique visant le directeur de l’IHU Méditerranée avait été passé depuis Nantes. Le téléphone utilisé pourrait être celui d’un médecin du CHU de Nantes, selon Le Canard enchaîné. Interrogé sur les avancées de l’enquête, le parquet, qui n’a annoncé aucune mise en examen à ce stade, nous a informé qu’il n’était pas « envisagé de communiquer sur cette affaire ».

Contacté par 20 Minutes, le CHU de Nantes a indiqué ne pas vouloir « commenter une affaire en cours d’instruction pour des faits remontant à plusieurs mois ». L’établissement souhaite tout de même affirmer qu’il n’a pas privilégié un traitement plutôt qu’un autre. Il précise, dans une réponse adressée par e-mail, qu’il a inclus « 78 patients dans plus d’une dizaine d’essais thérapeutiques durant la crise Covid-19, en privilégiant dès le mois de mars l’étude Discovery coordonnée par l’Inserm ». Cet essai clinique a testé quatre traitements, dont l’hydroxychloroquine et le remdésivir. Mais l’Organisation mondiale de la santé a décidé le 17 juin d'arrêter l'essai pour l'hydroxychloroquine.

Le CHU de Nantes ajoute avoir pris part à l’étude Hycovid, promue par le CHU d’Angers, pour tester un traitement par hydroxychloroquine. Et indique également que les autres essais thérapeutiques mis en place au CHU sont coordonnés « soit par des établissements de santé ou bien par des laboratoires pharmaceutiques tels que Roche, Novartis, Karyofarm, Gilead et Sanofi ». Ce travail avec les industriels de santé est « très encadré », mentionne-t-il.