Coronavirus : Les rassemblements massifs en plein air provoquent-ils la création de clusters ?

FAKE OFF A chaque nouvelle vidéo de rassemblements importants en plein air (Fête de la musique, soirées sur les quais…), des internautes s’inquiètent d’émergence de nouveaux cas de Covid-19. A tort ou à raison ?

Alexis Orsini

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La Fête de la musique, à Paris, le 21 juin 2020.
La Fête de la musique, à Paris, le 21 juin 2020. — ABDULMONAM EASSA / AFP
  • Dimanche 21 juin, pour la Fête de la musique, plusieurs rassemblements très compacts de fêtards ont été observés dans les rues de Paris. Des images qui ont suscité de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux, en l’absence de masques et du respect de la distanciation sociale.
  • Ce type de réaction est récurrent depuis le déconfinement, nombre d’internautes redoutant l’apparition de clusters de Covid-19 à cette occasion.
  • 20 Minutes a interrogé des spécialistes sur les risques liés à ces attroupements en plein air. Ces deux professionnels pointent un risque relatif de transmission du coronavirus, bien inférieur à celui des rassemblements en intérieur.

« Quelle bande de crétins irresponsables », « A cause de personnes comme ça, on va vite retomber dans un reconfinement », « attendons-nous à un bon nombre de contaminations d’ici 15 jours »… Sur les réseaux sociaux, depuis un peu plus d’un mois, le même type de critiques ressurgit en réaction à des vidéos virales, qu’elles aient été tournées à l’étranger ou en France.

Leur point commun ? Toutes montrent des foules compactes de personnes rassemblées en extérieur, que ce soit en pleine rue, pour la Fête de la musique à Paris par exemple, sur les quais, lors d’un rassemblement sur le canal Saint-Martin le jour du déconfinement, ou encore dans l’eau, à l’occasion d’une baignade remarquée dans une piscine des Ozarks (Missouri), aux Etats-Unis, fin mai.

Autant d’images forcément impressionnantes, au vu du non-respect des gestes barrières, alors que les rassemblements publics de plus de dix personnes sont réautorisés depuis peu. Ce type de rassemblements massifs en extérieur est-il pour autant propice à la création de clusters (des cas groupés de coronavirus) comme l’affirment, indignés, de nombreux internautes ?

FAKE OFF

« Oui, il y a un risque de création de clusters lors de ces rassemblements en plein air, qui restent déconseillés », tranche Jean-François Doussin, maître de conférences à l’université Paris-Est Créteil. « Quand on parle, on émet à la fois des grandes particules, comme les postillons, qui peuvent voyager sur quelques mètres, et des petites particules en suspension dans l’air, les aérosols, capables de voyager de loin à très loin », explique le chimiste, spécialiste de la pollution atmosphérique et de la propagation des aérosols.

« La transmission aéroportée du virus n’est pas établie : on n’est pas sûrs que la transmission du coronavirus sous la forme d’aérosol fonctionne. Des comités de chercheurs travaillent sur le sujet, mais ce n’est pas encore très clair. En revanche, quand on participe à l’un de ces rassemblements et qu’un de nos postillons tombe dans le verre d’un voisin, la contamination est possible. Et la probabilité de recevoir un postillon contaminant augmente avec le temps de présence. Plus vous restez aux côtés d’un émetteur du virus, plus vous avez de chances de l’attraper. C’est un peu comme la roulette russe : vous faites tourner le barillet, il peut ne rien arriver, mais vous avez une chance sur six », poursuit-il.

D’autant que le cadre de la Fête de la musique, pour rester sur l’exemple le plus récent, renforce les risques, puisqu’en plus de consommer boissons et nourriture – susceptibles d’être contaminées par un postillon – les participants ont tendance à chanter et crier, ce qui « démultiplie les émissions de petites et grosses gouttelettes », comme le souligne Jean-François Doussin, sans porter de masques ou se tenir à un mètre (ou plus) de distance, « qui restent les mesures ayant le plus prouvé leur efficacité à ce stade ».

« La définition même de cluster ne peut pas s’appliquer »

Si le docteur Pascal Crépey, enseignant-chercheur en épidémiologie et biostatistiques à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), confirme le risque de transmission du coronavirus lors de ce type d’attroupement, il nuance les risques de l’apparition d’un cluster au sens propre du terme : « Pour parler de "cluster", il faut des cas groupés alors que, dans ces exemples, il s’agit de personnes qui se regroupent, généralement en grand nombre, mais qui ne sont pas du même cercle d’amis ou professionnel. Elles entrent donc en contact avec des inconnus, qui se dispersent ensuite, ce qui rend la chaîne de contamination difficile à retracer. La définition même de cluster ne peut pas s’appliquer, contrairement à des cas qui surviendraient au sein d’un lycée, par exemple, où il serait relativement facile d’établir qui était présent et a pu être touché. »

« On est dans un cas de figure où l’appli StopCovid​ aurait été efficace pour dire aux personnes potentiellement contaminées qu’elles ont été exposées, afin qu’elles puissent se faire tester et éviter de contribuer à la propagation. Le fait qu’on trouve surtout des personnes jeunes dans ces rassemblements ne leur fait pas courir un grand risque direct mais elles peuvent propager le virus dans le reste de la population si elles sont contaminées. Il est possible qu’on ne voit pas de rebond des hospitalisations dans le délai habituel mais que, dans un second temps, on observe des infections secondaires de personnes qui n’étaient pas présentes à ces rassemblements », poursuit Pascal Crépey.

Dans les faits, aucun cluster n’a été observé après le rassemblement décrié sur le canal Saint-Martin, ce qui ne veut pas dire pour autant que les personnes présentes et potentiellement contaminées n’aient pas transmis le virus à des proches dans la foulée. Une telle contamination constituerait techniquement un cluster (sans qu’il puisse être retracé jusqu’à cet événement), selon la définition qu’en donne Santé publique France : « Un cluster ou épisode de cas groupés est défini par la survenue d’au moins trois cas confirmés ou probables, dans une période de sept jours, et qui appartiennent à une même communauté ou ont participé à un même rassemblement de personnes, qu’ils se connaissent ou non. »

« Le pire reste l’intérieur »

Si ces regroupements en plein air sont donc propices à la diffusion du virus – au moins une personne présente dans la piscine des Ozarks a été testée positive au Covid-19 le lendemain –, ils restent moins risqués qu’en espace clos, comme le rappelle Jean-François Doussin : « Les aérosols se dispersent bien mieux dans l’air, si on se trouve dans une ruelle par exemple, que dans un espace fermé comme un bar. Le pire reste l’intérieur, les endroits fermés, d’où les préconisations de port du masque et d’aération régulière des espaces. » « On sait aussi que le virus se transmet mieux en espace confiné qu’en plein air, donc peut-être que la situation est moins problématique qu’envisagé », abonde Pascal Crépey.

Un constat déjà formulé auprès de 20 Minutes par Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève : « Il ne faut pas trop crier au loup, sinon le discours devient inaudible. La Fête de la musique par exemple, c’est une population jeune et surtout à l’extérieur, or on a vu que la quasi-totalité des clusters étaient dans des lieux clos. »

Participer à ce genre de rassemblements festifs en portant des masques, en se lavant systématiquement les mains et en se tenant à bonne distance les uns des autres aurait-il du sens ? Ou ces événements sont-ils voués à être dispersés par une intervention des forces de l’ordre, à l’instar de l’attroupement sur le canal Saint-Martin et de certains groupements observés lors de la Fête de la musique à Paris ? « On pourrait imaginer un festival en plein air qui se tiendrait avec des gens assis à un ou deux mètres les uns des autres, masqués, peut-être que ça marcherait, mais ce n’est pas l’esprit de la fête. Culturellement, nous ne sommes pas prêts à ça, malgré les grands progrès réalisés ces derniers mois », souligne, lucide, Jean-François Doussin.

Et Pascal Crépey de conclure : « Il faut des mesures de prévention de la contamination qui restent adaptées au contexte. Si ce n’est pas le cas, elles ne seront pas respectées et seront donc inutiles. […] La police qui disperse les rassemblements, ce n’est pas une solution. Il faut apprendre à vivre avec le virus. Peut-être que ça passe par un léger recul sur la liberté, avec le recours à l’appli StopCovid ou la possibilité de se signaler à un organisateur d’événement, afin de permettre de retracer le fil d’une éventuelle contamination, plutôt que par une interdiction totale de ces rassemblements. »