Coronavirus en Gironde : Comment l'épidémie a poussé le millésime 2019 à se promouvoir autrement

E-NOLOGIE Les importateurs asiatiques, américains ou britanniques ont pu découvrir le millésime 2019 chez eux grâce à des envois d'échantillons débutés dès avril

Marion Pignot

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Les caves du Château Pedesclaux, à Pauillac, dans le Médoc.
Les caves du Château Pedesclaux, à Pauillac, dans le Médoc. — GEORGES GOBET / AFP
  • Les primeurs, système unique au monde de vente de vin de grands Bordeaux, se réinventent avec la crise sanitaire liée au Covid-19.
  • Courtiers, négociants et journalistes ont dégusté les échantillons de différentes propriétés bordelaises, loin de l’euphorie marquant habituellement la semaine des primeurs fin avril.
  • Séduits par les visioconférences, les vignerons semblent envisager de promouvoir leurs vins autrement, alors que les Oscars du vin s’organisent, eux, sur le Web. Une première.

Des Oscars du vin 2020 « by the Web », des visio-dégustations avec les importateurs, des échantillons envoyés au Royaume-Uni, etc. A Bordeaux, le millésime 2019 s’est dégusté connecté et avec succès. Un succès tel que le monde du vin, des producteurs aux négociants, semble vouloir capitaliser sur ces nouveaux formats pour promouvoir les futurs millésimes. La campagne des primeurs, système unique au monde de vente de vin de grands Bordeaux, s’est ainsi réinventée « grâce à la crise sanitaire » liée au Covid-19. Quelque 130 producteurs entraînant dans leur sillage tout le Bordelais, se sont lancés voici un mois dans une promotion marathon confinée. Tel Alexandre de Malet.

Le copropriétaire du château La Gaffelière est un homme heureux. Son premier grand cru classé Saint-Emilion s’est vendu « comme des petits pains ». « Les négociants ont fait un gros boulot et ils nous ont poussés à bousculer nos habitudes. Je me suis retrouvé sur Zoom face à 60 bonshommes de 60 pays différents qui dégustaient mon millésime. Je n’avais jamais fait ça », explique le producteur qui se demande s’il ne multipliera pas « à l’avenir les visios qui font gagner du temps et de l’argent à tout le monde ».

« Il nous a fallu du courage pour nous réinventer »

Même discours du côté de l'Union des grands crus de Bordeaux (UGCB). « L’épidémie a mis un rapide coup d’arrêt au marché et il nous a fallu du courage pour nous réinventer, avance son président, Ronan Laborde. Il en a fallu aussi aux acheteurs pour investir en temps de crise et aux producteurs pour laisser partir leurs vins fragiles en avion à l’autre bout du monde. » Le millésime 2019 s’est pourtant vendu à des prix très attractifs. Le premier à s’être lancé, le château en biodynamie Pontet Canet, a même baissé son prix de 31 %, selon l’AFP. Son vin s’est vendu en trois heures, il y a dix jours.

« La réussite de cette campagne a été une surprise, même si ce que l’on avait goûté sur pieds et dans les cuves en septembre annonçait un grand millésime, poursuit Ronan Laborde. On était très attendus, alors que quelques mois auparavant le monde du vin était dans le flou total. » Comme nombre de ses confrères, le propriétaire du château Clinet s’est plié à la vidéo promotionnelle, envoyée à chacun des négociants, des journalistes, des courtiers et des importateurs. Et a aussi profité des dégustations en petit comité organisées à Bruxelles, Paris, Hong Kong, Tokyo, Zurich, Francfort ou Shanghai.

« Sur les réseaux sociaux, nous jouons la carte de la proximité »

Bien loin de la frénésie de l’habituelle semaine des primeurs qui se tient à Bordeaux fin avril, les professionnels ont eu le privilège de déguster vins blancs, appellations en rouge et liquoreux par groupes de huit dans des salles de moins de 100 m2. Le protocole sanitaire très stricte prévoyait masques, gel, crachoirs individuels et que seuls les deux sommeliers touchent les bouteilles. « C’était une dégustation sans bruits parasites qui a permis de lier une relation intime avec le vin, quasi mystique, se rappelle Ronan Laborde. Aujourd’hui, on a envie de repenser notre façon de promouvoir nos vins, nos rapports avec nos clients, au voyage et au temps. » Et d’avouer que l’annulation des salons lui a enfin « permis de voir pousser sa vigne ».

« Cela faisait des années que l’on disait à nos vignerons de se tourner vers le digital, le confinement a précipité les choses, renchérit Florian Reyne, délégué général du syndicat des vins Bordeaux et Bordeaux Supérieur. Aujourd’hui, l’acheteur a besoin d’authenticité, d’une histoire. Il cherche à savoir qui est derrière le vin. Nous sommes sur les réseaux sociaux, mais au final nous jouons la carte de la proximité. La crise nous a donné des idées. »

« En finir avec le "Bordeaux bashing" »

Parmi elles, les Oscars du vin 2020 qui se joueront cette année sur le Web. Fin février, les candidats ont été sélectionnés parmi 300 échantillons. Les 12 meilleures notes « dans chaque couleur » (blanc, rosé, crémant et clairet) ont été envoyées à des sommeliers, des journalistes ou à des influenceurs. Avec ces échantillons ? Un manuel sur le déroulé de la dégustation. Dès ce mercredi, la blogueuse Barbara Duporge, le sommelier Fabien Lainé et 19 autres goûteurs font part de leur coup de cœur en direct sur Instagram ou leur blog. « Le verdict sera pour la 3 juillet mais en attendant, ce format nous permet de toucher le plus grand nombre, de montrer que nos vins évoluent et, surtout, que le Bordeaux est toujours aussi riche », argumente Florian Reyne.

Alors le Bordeaux sortirait-il finalement grandi de ce confinement ? « On a là l’un des huit plus grands millésimes de ces 20 dernières années, conclut Alexandre de Malet. On savait qu’il était attendu mais il a fallu se bouger un peu pour bien le vendre. Les acheteurs se sont procuré de grands vins à prix canons. On s’est donné un peu d’oxygène et, surtout, certains d’entre nous ont redoré leur image de châteaux trop chers, surcotés. Au final, cette crise nous permettra peut-être d’en finir avec le "Bordeaux bashing". »