Des manifestants sont venus réclamer « justice pour Steve », à Nantes le 21 juin 2020.
Des manifestants sont venus réclamer « justice pour Steve », à Nantes le 21 juin 2020. — SEBASTIEN SALOM-GOMIS / AFP

FAKE OFF

Affaire Steve Maia Caniço : Un téléphone peut-il « borner » une fois immergé, comme l’avance un syndicat de police ?

Aymeric Le Gall

Des déclarations du secrétaire national adjoint du syndicat de police Alliance en septembre 2019 circulent à nouveau sur les réseaux sociaux

  • Il y a un an, le 21 juin 2019, Steve Maia Caniço se noyait dans la Loire après une chute du quai Wilson, à Nantes, lors de la Fête de la Musique, après une intervention des forces de l’ordre.
  • Un rapport de la police judiciaire de Nantes indique que le téléphone portable du jeune homme était encore allumé quelques minutes après l’arrivée de la police sur les lieux, contredisant ainsi les premières conclusions du rapport de l’IGPN.
  • Selon le secrétaire national adjoint du syndicat de police Alliance, son téléphone a très bien pu continuer d'émettre en étant immergé dans la Loire. 20 Minutes a voulu vérifier cette théorie.

Un an après le décès de Steve Maia Caniço, ce jeune animateur périscolaire de 24 ans mort après être tombé dans la Loire lors de l’édition 2019 de la Fête de la Musique à Nantes, une interview du secrétaire national « province » du syndicat de police Alliance sur BFMTV a été tirée du placard à archives et publiée lundi sur Twitter.

Dans cet extrait, le syndicaliste Benoît Barret revient sur le rapport de la police judiciaire de Nantes de septembre 2019, qui relève que le téléphone portable de Steve, au centre de toutes les attentions de l’enquête, a « borné » une dernière fois à 4 h 33 du matin, soit une dizaine de minutes après le début de l’intervention des forces de l’ordre sur le quai Wilson pour disperser une centaine de fêtards pas pressés de finir la soirée. Cette découverte remet en cause  les conclusions de l’IGPN citées par le Premier ministre Edouard Philippe qui, en se basant sur l’heure du dernier SMS envoyé par le jeune homme (3 h 16), déclarait qu’il n’y avait « pas de lien entre la disparition de Steve et l’intervention de la police ».

Car si le téléphone a borné à 4 h 33 du matin, cela tend à prouver que l’appareil fonctionnait encore au moment de l’intervention des policiers et que Steve Maia Caniço n’a pu tomber à l’eau avant la charge des forces de l’ordre. Ce que Benoît Barret remettait en doute sur BFMTV le 11 septembre dernier. Que disait-il ? Qu’« un téléphone, même dans l’eau, ne s’éteint pas automatiquement tout de suite. (…) Le téléphone qui a borné peut être soit hors de l’eau, soit dans l’eau, tout simplement. » 20 Minutes a donc tout simplement décidé de vérifier l’exactitude de cette déclaration.

FAKE OFF

Avant d’entrer dans les détails, demandons-nous précisément c’est qu’est le « bornage » d’un téléphone : pour émettre ou recevoir des appels, des SMS ou tout simplement pour se connecter à Internet et utiliser des applications, nos appareils ont besoin de se lier à une antenne relais, aussi appelée « borne ». Pour « borner », un téléphone portable doit donc forcément être allumé pour pouvoir transmettre ses données. En revanche, il n'est pas nécessaire de l'utiliser pour que le bornage s'effectue. « Un téléphone perdu mais allumé, par exemple, peut continuer à envoyer des infos de positionnement », confirme Vincent Gauthier, enseignant-chercheur à l'Institut Mines-Télécom SudParis. Ça, c’est pour la théorie, passons maintenant à la pratique.

Toute la question est de savoir si un téléphone mobile peut borner s’il est immergé, comme l’affirme le secrétaire national adjoint du syndicat de police Alliance. Sur ce point, les experts sont formels : c’est impossible. Un mobile ayant été éclaboussé « peut encore fonctionner, par contre s’il est immergé dans l’eau, c’est non, affirme notre spécialiste. Même plongé dans 10 centimètres d’eau, les fréquences radiotéléphoniques ne passent plus, c’est fini. Même si le téléphone peut continuer de fonctionner un certain temps, s’il est plus ou moins imperméable, il est impossible en revanche qu’il émette quoi que ce soit. »

« L''électronique n’aime pas l’eau »

Un constat qui met également à mal la théorie de Benoît Barret selon laquelle, avec certaines « coques étanches », un téléphone peut continuer à fonctionner et à borner. Si un mobile protégé par une telle coque peut effectivement survivre à une immersion, il ne peut en revanche émettre la moindre onde. « Si le téléphone flotte, on peut imaginer que ça puisse fonctionner, mais dès lors qu’il est immergé, ça ne fonctionne plus, il ne peut plus borner », confirme Vincent Gauthier. « L''électronique n’aime pas l’eau – faites l’expérience avec votre téléphone dans une piscine – et les ondes se propagent très difficilement dans l’eau », disait déjà Eduardo Motta Cruz, directeur de la Chaire Télécom et Réseaux de l’université de Nantes, à nos confrères de France Info en septembre dernier.

Partant, la théorie de la famille de Steve semble s’en trouver renforcée. Le fait que le téléphone ait fonctionné jusqu’à 4h33 tend en effet à démontrer que le jeune homme n’est pas tombé à l’eau avant l’intervention des forces de l’ordre. Ce qui validerait aussi le témoignage d’une autre personne, Alexis. B, 23 ans, tombé à l’eau après l’arrivée de la police quai Wilson, et qui dit avoir vu une personne se débattre dans l’eau sans qu’il n’ait pu lui porter secours. Contactée par 20 Minutes, Cécile de Oliveira, l’avocate de la famille de Steve Maia Caniço, trouve « déplorable que le syndicat Alliance s’enfonce avec des hypothèses fantaisistes. »

Trois informations judiciaires sont ouvertes

« Il faut arrêter de se servir de l’argument : "Le téléphone de Steve n’émet plus à 3 h 17" pour dire qu’il a pu chuter à 3 h 18. C’est faux. Un homme tombé dans l’eau à cause des gaz lacrymogènes autour de 4 h 15 du matin rapporte qu’il a vu Steve se débattre à côté de lui, qu’il a essayé de l’aider mais qu’il n’a rien pu faire. Et il l’a vu couler. […] Ces éléments figurent forcément dans l’enquête », déclarait à Ouest-France Johanna, la sœur de Steve, en 2019. Ce témoin a en effet certifié ne pas avoir identifié la silhouette en détresse parmi les rescapés secourus, laissant peu de doute sur son identité.

Un an après les faits, la procédure suit son cours et aucune réponse définitive n’a été apportée à ce jour, alors que trois informations judiciaires sont actuellement ouvertes : une première contre X pour homicide involontaire (sur Steve), une deuxième concerne la plainte collective pour « blessures involontaires, non-assistance à personne en danger et mise en danger de la vie d’autrui », déposée par 89 participants à la soirée techno, et une troisième pour « violences volontaires avec arme en réunion et sur personne dépositaire de l’autorité publique », après les plaintes déposées par dix policiers présents sur place ce soir-là. « Les investigations n’avancent jamais assez vite pour les victimes, conclut Cécile de Oliveira. Mais on est dans un délai raisonnable compte tenu de la complexité du dossier. »