Coronavirus : Le déconfinement ne va-t-il pas trop vite en France ?

EPIDEMIE Alors que les inquiétudes montent autour d’un retour à la normale et d’une éventuelle seconde vague, « 20 Minutes » fait le point sur les risques de l’allégement massif des mesures sanitaires

Jean-Loup Delmas

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Le déconfinement français est-il trop hâtif ?
Le déconfinement français est-il trop hâtif ? — HOUPLINE RENARD/SIPA
  • Six semaines. C’est le temps qu’il aura fallu pour passer d’un confinement total du pays à la fin des attestations, la réouverture des lieux clos, la liberté de circuler à travers le pays et à la possibilité de se regrouper.
  • Ce mardi, un nouveau protocole sanitaire en entreprise devrait être dévoilé, plus allégé que le précédent. Dans les établissements scolaires, il a déjà été atténué afin que tous les élèves reprennent le chemin des cours.  
  • Le déconfinement va-t-il trop vite ? Si la question est légitime et le risque présent, plusieurs éléments viennent rassurer sur le déconfinement français.

Il y a encore un mois et demi, voir des amis était à la limite de nous conduire sur l’échafaud et à la vindicte populaire dans une France entièrement confinée. Même pas six semaines après le début du déconfinement, la fête de la Musique accouche de grands rassemblements populaires, les salles de sport, de cinéma, les théâtres, les bars et les restaurants ont rouvert, les Français sont priés par l'Etat de dépenser leur argent et leurs tickets restaurants dans les stations balnéaires et le télétravail s’apprête à nouveau à redevenir une exception, alors que le gouvernement devrait alléger le protocole sanitaire en entreprise ce mardi.

A l’exception de quelques masques au supermarché et de l’arrêt de notre chère Ligue 1, on a l’impression que la vie d’avant, celle qu’on se préparait mentalement à ne jamais retrouver avant des années, est de retour. Après la joie du constat vient l'inquiétude : n’est-il pas dangereux d’alléger à ce point les mesures sanitaires, et ne sommes-nous pas lancés à 150 kilomètres/heure sur l’autoroute d’une seconde vague de coronavirus ?

Un déconfinement majoritairement réussi jusque-là

Vu qu’on commence à avoir sérieusement les genoux qui claquent, Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève, se montre rassurant. Pour le moment, le déconfinement à marche forcée en Europe de l’Ouest s’apparente à un grand succès et aucun rebond épidémiologique n'est à noter.

Alors certes, comme le rappelle Jean-Stéphane Dhersin, directeur adjoint scientifique de l’Institut national des sciences mathématiques en modélisation d’épidémies, il faut environ quinze jours pour voir les effets de chaque nouvelle mesure de déconfinement, le temps que les symptômes du virus puissent être identifiés : « Tout dépend du coup de ce qu’on constate. Si c’est une légère augmentation du R0 (le fameux taux de personnes contaminé par un malade), on peut facilement revenir en arrière sur les mesures et modérer l’épidémie. Si c’est un méga cluster façon Mulhouse, c’est beaucoup plus incontrôlable. »

On n’est donc pas sorti d’affaires, surtout vu le nombre de clusters qui popent un peu partout dans les abattoirs d’Europe. « Mais si on trouve autant de clusters, c’est aussi parce qu’on les cherche, souligne le toujours rassurant Antoine Flahault. Le fait d’aussi bien les identifier devrait permettre de diminuer leur impact. » Un cluster, c’est un peu comme l’araignée dans la salle de bain : ça fait peur quand on en voit une mais c’est quand elle disparaît de notre champ de vision qu’il faut réellement s’inquiéter.

Pari audacieux mais contraint

Toute la question est donc de savoir si l’augmentation massive des tests, l’utilisation des masques ou les mesures de distanciation sociale suffiront à compenser la fin du confinement afin d’empêcher la seconde vague. Verdict ? Bah à vrai dire, on ne sait pas. « C’est clairement un pari audacieux que fait l’Europe, car le confinement jusqu’à un éventuel vaccin est impossible pour des raisons sociétales et économiques. On est sur un déconfinement un peu à l’aveugle, assène Jean-Stéphane Dhersin alors qu’on cherche notre boule antistress. Evidemment, si on avait une totale compréhension du mode de transmission du virus, on réagirait mieux. La science ne peut hélas répondre instantanément à ces questions. »

Au-delà de la nécessité économique, un déconfinement trop lent et tardif pourrait être contre-productif, argue Antoine Flahault. Selon le chercheur, pour que la population respecte correctement les règles barrières, il faut que celles-ci aient un sens sanitaire. Difficile donc d’imaginer des mesures trop strictes alors que tous les chiffres de l’épidémie sont au ralenti.

Ne pas trop crier au loup dans le vent

De la même manière, trop jouer les Cassandre pourrait nous perdre. Le 11 mai, les attroupements festifs sur le Canal Saint Martin avaient déclenché leurs lots de commentaires horrifiés prédisant une seconde vague parisienne deux semaines plus tard. Il n’en fut rien.

« Il ne faut pas trop crier au loup, sinon le discours devient inaudible. La fête de la musique par exemple, c’est une population jeune et surtout à l’extérieur, or on a vu que la quasi-totalité des clusters étaient dans des lieux clos », avance le chercheur, qui plaide néanmoins pour le port du masque dans les attroupements et le respect de la distanciation sociale.

Une population moins inconsciente qu’on ne le croit

Les lieux clos, justement, on y vient à reculons. La vraie interrogation pour le chercheur suisse est de savoir si la reprise du présentiel au travail, donc dans des endroits fermés voire pire climatisés avec de l’air recyclé, marquera une progression du nombre d’infections.

Une fois encore, nos inquiétudes sont vite tempérées. « Si au bout de quinze jours, on constate une recrudescence de l’épidémie, le télétravail redeviendra la norme », estime Antoine Flahaut. C’est tout ? « Contrairement aux idées reçues, la population fait preuve d’une grande rationalité sanitaire. Elle saura s'adapter s’il est démontré que les lieux clos sont mauvais. »

Une prudence quand même de mise

Coté adaptation des populations, Jean-Stéphane Dhersin rajoute : « Si on pointe beaucoup les jeunes, il faut rappeler que les populations se sachant fragiles se protègent elles énormément et adoptent des mesures sanitaires strictes. » De quoi diminuer les risques d’une mortelle seconde vague. Même lors de la première, l’expert prend en exemple la très faible mortalité des malades de mucoviscidose, population extrêmement fragile face au coronavirus : « Mais justement, en se sachant très à risque, ces malades ont pris d’extrêmes précautions. »

Tout va bien alors, on peut continuer à se rendre au travail en transports en commun l'esprit léger et à prendre l'apéro avec ses amis ? « Rien ne dit qu’une seconde vague n’arrivera pas, avertit Antoine Flahaut. Sans jouer la surprudence, il faut à minima maintenir la vigilance. » C'est toute la complexité du pari français : maintenir la vigilance tout en reprenant une vie normale...