Déconfinement : Attention à l’interprétation de cette carte montrant trois régions en « zone rouge »

FAKE OFF Sur Facebook, une infographie présentant trois régions françaises en « zone rouge » est devenue virale. Elle prête toutefois à confusion

Marie-Laetitia Sibille

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Rouen fait partie des villes où un nouveau foyer a été détecté. Ici, rue du Gros-Horloge, le 23 mars 2020.
Rouen fait partie des villes où un nouveau foyer a été détecté. Ici, rue du Gros-Horloge, le 23 mars 2020. — ROBIN LETELLIER/SIPA
  • Une carte de France avec des régions où l’indicateur R est supérieur à 1 circule largement sur les réseaux sociaux.
  • Il ne s’agit pas de « zones rouges » comme celles établies lors du confinement, mais de régions où des foyers sont apparus.
  • En France, la situation est très évolutive et d’autres indicateurs que le R sont à prendre en compte, rappellent des spécialistes à 20 Minutes.
  • Si les épidémiologistes, comme les autorités sanitaires, ne tirent aucune conclusion sur une éventuelle reprise de l’épidémie, ils rappellent à quel point les gestes barrières doivent continuer à être respectés.

« Quand on voit comment les gens se sont comportés à la Fête de la musique, beaucoup de régions vont repartir en rouge d’ici quelques semaines ! » Ce commentaire d’un internaute sur Facebook résume bien les craintes de certaines personnes au sujet d’une deuxième vague de coronavirus en France après plusieurs semaines de déconfinement. Une angoisse alimentée par une  infographie qui circule massivement sur Facebook depuis ce lundi, une carte de France accompagnée de cette légende : « Confinement : trois régions repartent à la hausse. »

Une carte montrant trois régions en rouge.
Une carte montrant trois régions en rouge. - Capture d'écran

« Occitanie mal barrée avec les touristes », « Il n’y a rien d’étonnant quand on voit le comportement des gens, les Français n’ont rien dans la tête », « On aura un vrai point et une vraie carte lundi prochain, quand leurs satanées élections seront passées », ou « A cause de certains cons qui se croient plus malins ! », peut-on lire parmi les commentaires publiés sur le réseau social.

FAKE OFF

En premier lieu, les « zones rouges » qui figurent sur cette carte ne présentent pas les régions qui pourraient être soumises à des mesures restrictives dans le cadre du déconfinement, comme le laisse penser la légende qui l’accompagne. Le lien renvoie en réalité vers une vidéo selon laquelle « le taux de reproduction, ou R effectif, est supérieur à 1 dans trois régions en métropole : l’Auvergne-Rhône-Alpes (1,02), la Normandie (1,14) et l’Occitanie (1,51) ».

Les données contenues dans cette vidéo dont nous n’avons pas pu identifier l’auteur – elle a été postée via la plateforme Viously et relayée à l’adresse actu-web-video.com – sont authentiques et ont été livrées par Santé publique France dans le dernier bulletin épidémiologique sur l’évolution du Covid-19 dans l’Hexagone, publié jeudi 18 juin.

L’indicateur « R effectif », mesure le nombre moyen de personnes contaminées par un malade. « Une valeur supérieure à 1 est en faveur d’une tendance à l’augmentation du nombre de cas. Le R effectif estimé à partir de ces données est un indicateur de la dynamique de transmission du virus environ une à deux semaines auparavant », rappelle Santé publique France.

Un tableau récapitulatif de Santé publique France.
Un tableau récapitulatif de Santé publique France. - Santé publique France

« L’affaire peut s’emballer »

« Le calcul avec le R, c’est très compliqué, indirect et instable », pointe néanmoins à 20 Minutes Catherine Hill, épidémiologiste, qui se fait plutôt une idée de l’évolution de la pandémie à travers les clusters. « La Normandie est désignée sur cette carte car il y a eu le foyer de Rouen. Alors oui, l’affaire peut s’emballer : il faut tester massivement la population, comme cela est fait à Pékin depuis qu’une vingtaine de cas par jour sont recensés, et comme on aurait dû le faire dès le départ en France… » Pour la chercheuse, cette carte peut donc être amenée « à évoluer d’un jour à l’autre », selon la disparition ou l’apparition de nouveaux foyers.

« Les valeurs de R ne doivent pas être interprétées de façon isolée, mais doivent être mises en perspective avec les autres données épidémiologiques disponibles et l’analyse fine de la situation locale », rappelle également Santé publique France.

Pascal Crépey, enseignant chercheur à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), apporte à 20 Minutes les mêmes nuances : « Etant donné que le nombre de nouvelles infections est faible, dès que l’on détecte un cluster de cas (dans un abattoir par exemple), le nombre de cas augmente, mais ce sont les cas de ces clusters. C’est pour ça que le nombre de reproduction (R) augmente dans les régions où on a détecté ces agrégats. Ça n’est donc pas forcément un signe que l’épidémie repart dans ces régions, mais un signe qu’il faut améliorer les mesures de prévention dans certains lieux (établissement de santé, abattoirs, etc.). Cela serait plus inquiétant si le R était supérieur à 1 sans une contribution forte de ces clusters, car cela montrerait un regain de la circulation du virus dans la population. »

« On est border line »

« Représenter la dynamique épidémiologique sur la base des régions administratives est par essence faussé : le nombre total d’habitants et leur densité diffèrent, les limites régionales ne traduisent aucun obstacle de mobilité et enfin, la transmission s’effectue actuellement de façon localisée, voire dans certains cas dans un contexte communautaire. Par ailleurs, le calcul de R se base ici sur le dépistage PCR, dont l’effort peut varier d’une région d’une part, et être affecté par les variations temporelles de cet effort et la découverte de clusters. Or la mise en évidence de clusters ne signe pas le redémarrage de l’épidémie de façon homogène sur le territoire régional. Les hospitalisations et les admissions en réanimation sont plus fiables de ce point de vue », témoigne également à 20 Minutes un chercheur du CNRS.

Si cette carte est réellement anxiogène avec ses trois zones rouges, reprenant les codes couleurs du confinement qui ont marqué les esprits mais n’ayant aucun lien avec une mesure de ce type, le docteur Marc Rozenblat, responsable d’un centre Covid à Pontault-Combault (Seine-et-Marne) durant l’épidémie, pense de son côté qu’elle est finalement une bonne piqûre de rappel, comme il nous l’explique : « De toute façon, on est dans la plupart du territoire tout juste à 0,9 de R, on est border line. Si ça monte à 1,5, on n’est pas bien ! Et le gouvernement est embêté, car au-dessus de 1, il faudrait reconfiner… Mais plutôt dans des zones très limitées. Le virus est toujours là, c’est important de le rappeler, les gens ne tiennent plus compte des gestes barrières. Nous sommes toujours en état d’urgence sanitaire, jusqu’au 10 juillet. On risque d’avoir une deuxième vague dans quinze jours. En tout cas, il suffit d’appuyer sur un bouton, nous sommes prêts de notre côté à recevoir les malades au centre. Une chose est sûre, ce n’est pas fini. »

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