Coronavirus : « Concernant l’hébergement, le confinement a été bénéfique pour les personnes à la rue », souligne la Fédération des acteurs de la solidarité

INFO 20 MINUTES Les appels au 115 ont nettement baissé pendant cette période, tandis que les demandes d’aide alimentaire ont augmenté, selon une étude de la Fédération des acteurs de la solidarité dévoilée en exclusivité auprès de « 20 Minutes ». Son directeur, Florent Guéguen, la décrypte

Mathilde Cousin

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Un centre d'hébergement pour sans-abris au Palais des festivals et des congrès de Cannes, le 24 avril.
Un centre d'hébergement pour sans-abris au Palais des festivals et des congrès de Cannes, le 24 avril. — SYSPEO/SIPA
  • Pendant le confinement, les appels au 115 étaient en baisse, selon une étude réalisée par la Fédération des acteurs de la solidarité.
  • Principale explication, l’ouverture de 20.000 places d’hébergement supplémentaires, détaille Florent Guéguen, le directeur de la Fédération.
  • Il alerte sur un risque de diminution des places d’hébergement pour cet été.

Alors que la France s'est confinée pendant deux mois, comment les sans-abri ont-ils affronté cette période ? Une étude de la Fédération des acteurs de la solidarité apporte des éléments de réponse. Le nombre d’appels au 115 a nettement diminué pendant cette période, mais les demandes d’aide alimentaire ont augmenté, montre le document, dévoilé en exclusivité à 20 Minutes.

La Fédération des acteurs de la solidarité, qui regroupe 800 associations (dont Emmaüs ou le Secours populaire), a analysé pour les besoins de cette étude les appels et les demandes formulées auprès du 115 entre le 13 mars et le 13 mai. Florent Guéguen, directeur de la Fédération, décrypte les conclusions de ce document pour 20 Minutes.

Cette étude montre que les appels au 115 ont nettement diminué pendant la période de confinement. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a une tendance très nette à la fois à la diminution du nombre d’appels – 70 % –, et à la baisse du nombre de demandes non pourvues, c’est-à-dire les cas où une personne appelle, demande un hébergement et n’en obtient pas. Du point de vue de l’hébergement, la période de confinement a été finalement très bénéfique pour les personnes à la rue, parce qu’il y a eu beaucoup de places créées.

Plus de 20.000 places d’hébergement ont ainsi été créées par l’Etat, principalement à l’hôtel, pendant cette période, c’est le principal élément d’explication [de ces baisses]. Il y a eu une deuxième mesure forte : la prolongation de la trêve hivernale jusqu’au 10 juillet, qui a permis de maintenir ouverts les hébergements hivernaux, qui auraient dû fermer à partir du 31 mars – pour la majorité des gens, la fermeture veut dire remise à la rue. Ces hébergements sont équivalents à 15.000 places.

Il y a d’autres raisons qui peuvent aussi l’expliquer. Par exemple, une partie des demandes sont le fait de personnes qui ne sont pas nécessairement à la rue, qui peuvent vivre chez des tiers, mais en situation de suroccupation. Il semble que la période de confinement, avec l’interdiction de circuler dans l’espace public, a plutôt convaincu les personnes de rester là où elles étaient.

L’étude montre que la situation est très disparate d’un territoire à l’autre. Même avec les places créées, dans le Nord par exemple, encore 90 % des gens qui ont appelé n’ont pas obtenu de places. La situation à Paris s’est beaucoup améliorée, en particulier pour les familles.

Quels enseignements tirez-vous de cette étude ?

Elle montre qu’il n’y a pas de fatalité au sans-abrisme. Si vous ouvrez des places, si vous mettez des moyens supplémentaires – ce qui a été fait –, il y a des résultats qui sont immédiats. Nous demandons que cet effort dure toute l’année, nous venons également d’appeler à une prolongation de la trêve hivernale jusqu’au 31 octobre. La balle est dans le camp du gouvernement.

Vous soulignez qu’il faut nuancer cette étude…

Malheureusement, elle ne mesure pas le nombre de personnes à la rue. Elle mesure l’activité du 115, combien de personnes ont appelé et ce qui leur a été proposé, c’est pour cela qu’il faut modérer ses résultats. On sait qu’il y a des personnes à la rue qui n’appellent plus le 115. Les maraudes estiment qu’une personne rencontrée sur deux ne sollicite plus de manière régulière le 115.

L’étude montre qu’il y a des territoires où le nombre de demandes [d’hébergement] non pourvues reste supérieur à 50 %. Il y a aussi encore des poches de grande exclusion, des hommes seuls isolés, souvent avec des problématiques psychiatriques et/ou d’addiction, qui ne sollicitent pas le 115 et sont restés dehors pendant la période de confinement. Pour cette typologie de public, la période de confinement a été très dure, ils n’étaient pas hébergés et se sont retrouvés sans aide alimentaire. Les centres de distribution d’aide alimentaire et les accueils de jour, où on peut prendre une douche, s’informer, ont massivement fermé. Il y avait aussi moins de gens dans les rues à les soutenir.

L’étude montre également une augmentation des demandes d’aide alimentaire via le 115…

Des personnes ont appelé le 115 en disant qu’elles n’avaient pas mangé depuis deux ou trois jours. Beaucoup d’associations ont tiré la sonnette d’alarme. Ces appels étaient un signal d’alarme très fort et très inquiétant. Cela est lié à la fermeture des centres de distribution.

Ces nuitées à l’hôtel ouvertes depuis le début du confinement sont-elles une solution satisfaisante sur le long terme ?

Les associations de lutte contre l’exclusion dénoncent habituellement l’ouverture d’hôtels plutôt que de centres d’hébergement pérennes. Là, on a soutenu ce choix de l’Etat pour une raison simple : l’hôtel était une solution immédiatement disponible et c’était une solution qui permettait d’isoler les personnes en cas de virus.

Vous alertez sur un risque de fermeture de ces places d’hôtel, avec la reprise de l’activité économique…

Aujourd’hui, on se retrouve un peu dans un étau, puisque l’offre hôtelière commence à diminuer. Cela ne veut pas dire que l’Etat ferme ses places. Mais les hôteliers, avec la reprise économique, retrouvent une activité et ils préfèrent avoir des salariés, plutôt que des personnes SDF, dans leurs hôtels. On a une décrue, qui n’est pas brutale, mais qui nous inquiète quand même.

Il faut que l’Etat accepte d’ouvrir plusieurs dizaines de milliers de places d’hébergement supplémentaires pour compenser les places d’hôtels qui vont fermer au fur et à mesure de la reprise économique. C’est l’enjeu des discussions que nous avons aujourd’hui avec Julien Denormandie [le ministre du Logement].

Le phénomène commence à apparaître en Seine-Saint-Denis…

On a une situation très inquiétante dans ce département. La Seine-Saint-Denis a fait partie des départements, comme Paris, qui ont beaucoup bénéficié d’ouvertures de places d’hôtels, quasiment 3.000 places. Certaines sont en train de fermer. Ce sont soit des fermetures sèches, soit des fermetures où on passe d’un hôtel à l’autre, avec parfois des personnes qui restent deux ou trois jours à la rue avant d’être reprises. On voit une reprise des demandes [d’hébergement] non pourvues, 200 à 300 personnes par jour, alors que le 115 en était à quelques dizaines pendant le confinement. Ce sont majoritairement des familles. On a lancé une alerte auprès du gouvernement. Sur ce type de territoires très tendus, s’il n’y a pas des ouvertures de places très rapides, on va très vite se retrouver en situation de crise humanitaire.

Comment voyez-vous l’été qui arrive ?

Il nous inquiète. Malgré cette belle embellie de la situation de l’hébergement pendant le confinement, il y a un vrai risque avec la décroissance du parc d’hébergement d’avoir une réapparition des campements. On redoute le mois d’août, où on pourrait être en situation de fermeture des chambres d’hôtel. C’est aussi le mois où ferment des centres de distribution d’aide alimentaire. Il y a également un risque canicule, qui est aussi dangereux pour les personnes à la rue que le grand froid.

L’étude montre que les demandes d’hébergement ont fortement diminué pendant la période (-102 %). « La réorganisation des missions du 115, les moyens humains mobilisés, la disponibilité des places et la continuité de l’hébergement ont un impact sur le volume et la nature des appels », note la Fédération des acteurs de la solidarité.

Au 13 mai, dernier jour d’observation sur lequel porte l’étude, 57 % des nuitées attribuées étaient à l’hôtel et 28 % dans des centres d’hébergement d’urgence. Le public hébergé à l’hôtel a évolué. « Le recours à l’hôtel pour héberger les personnes a été mis en œuvre aussi bien pour les personnes avec des enfants, que pour les personnes seules et les couples sans enfants : 10 % des nuitées à l’hôtel concernaient les personnes seules et les couples sans enfant avant le COVID-19 contre 25 % en période de crise », souligne la Fédération.