Coronavirus : « Le monde d’après tant évoqué n’est pas une réalité », estime Marie Gariazzo, analyste de l’Ifop

INTERVIEW Marie Gariazzo, analyste à l’Ifop et coautrice d’une enquête sur le confinement, décrypte ce que cette épreuve a révélé de notre pays

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Le masque, symbole de la crise sanitaire que nous vivons.
Le masque, symbole de la crise sanitaire que nous vivons. — Pixabay
  • Dans En Immersion, enquête sur une société confinée, sorti cette semaine en librairie Marie Gariazzo et Jérôme Fourquet, de l’Ifop, ont analysé ce que la crise sanitaire dit de notre société.
  • La défiance vis-à-vis de la parole politique et de l’Union européenne s’est accentuée.
  • Et malgré des gestes de solidarité pendant le confinement, l’individualisme des Français n’a pas disparu.

Le monde d’après crise du Covid-19  ne sera pas totalement différent, mais des tendances déjà en germe dans la société vont s’accentuer. Telle est l’une des conclusions de l’ouvrage de Marie Gariazzo et de Jérôme Fourquet, analystes à l’Ifop, En Immersion, enquête sur une société confinée* sorti cette semaine en librairie.

Pendant toute la durée du confinement, 30 Français issus de régions et de milieux différents ont livré leurs impressions, qui ont servi de support à cette enquête. Pour 20 Minutes, Marie Gariazzo, directrice adjointe du département Opinion et Stratégies d’entreprises de l’Ifop, revient sur ce que la crise du sanitaire a révélé de notre société.

L’État a fait une démonstration de force pendant la crise sanitaire, en décidant du confinement, en soutenant l’économie… Cela a-t-il renforcé le civisme des Français ?

Dans un premier temps oui, car la peur face au virus a été un adjuvant qui a joué dans le civisme des Français à suivre les consignes sanitaires. Et ils ont massivement adhéré aux décisions économiques du gouvernement, qui a mis beaucoup d’argent sur la table pour mettre en place le chômage partiel et soutenir les secteurs en difficultés.

Mais peu à peu, cette crise a révélé la fragilité de la France, pourtant 5e puissance mondiale. Notre pays était décrit comme celui qui avait le meilleur système de santé au monde, mais celui-ci a montré ses limites lors de cet épisode. Et le fait que la France soit démunie par rapport au manque de masques a montré les failles de notre système industriel.

Conséquence : la défiance vis-à-vis de la parole politique a elle aussi augmenté…

Oui, car la communication du gouvernement sur la crise sanitaire a été critiquée : son discours changeant sur le port du masque, ses hésitations sur les modalités du déconfinement… Et comme les Français sont parmi ceux qui ont la plus forte exigence par rapport à l’Etat comparé à leurs voisins européens, leur déception est à l’aune de leur demande de protection.

Malgré un consensus des Français pendant le confinement, les antagonismes politiques ne semblent pas avoir diminué, comment l’expliquez-vous ?

La peur du virus a d’abord anesthésié le débat politique et le confinement a été une sorte de parenthèse démocratique. Mais les clivages politiques et sociaux ont perduré sous cape. Le « Nous sommes en guerre » d’Emmanuel Macron sonnait comme une demande d’union de la Nation dans la lutte contre le virus. Mais force est de constater que les Français n’ont pas reconnu Emmanuel Macron comme père de la Nation pendant cette séquence et qu’il n’y a pas eu l’unité nationale qui a pu exister lors des attentats.

Vous expliquez que le débat sur la chloroquine a notamment souligné des clivages politiques, pourquoi ?

Certains Français ont refusé de se positionner sur ce sujet, estimant qu’il relevait des scientifiques. Mais les autres ont pris part au débat sur la chloroquine. Didier Raoult est apparu comme une figure iconoclaste, le symbole de la France d’en bas par rapport à celle d’en haut, comme un homme de terrain que l’élite refusait d’écouter. Nos études montrent qu’il a plutôt a reçu le soutien de la France périphérique, celle des « gilets jaunes » et des Français de la classe moyenne plutôt attirés par les votes aux extrêmes de l’échiquier politique.

Vous montrez aussi que la France complotiste a prospéré avec cette crise, pour quelles raisons ?

Les Français avaient beaucoup de temps à consacrer aux réseaux sociaux. Et tous les ingrédients des théories du complot étaient réunis : un virus venant de Chine, un remède présenté comme miracle, des discours politiques fluctuants, un futur vaccin… Les personnes déjà sensibles aux thèses complotistes l’ont été encore plus, et ces dernières ont circulé d’autant plus.

Applaudissements aux soignants, gestes de solidarité, dons aux plus démunis… Pendant le confinement, les Français se sont montrés moins individualistes, mais cela va-t-il durer ?

Pendant le confinement, les Français ont en effet marqué leur solidarité envers les soignants, certains ont rejoint les agriculteurs, ont fabriqué des masques gratuitement. Mais la méfiance des Français les uns pour les autres, qui est plus forte dans notre pays que chez ses voisins, est toujours là. Et cette crise a souligné les fractures et les inégalités en vigueur dans notre société. Enfin, le repli de chacun sur sa sphère intime n’a pas aidé à solidifier le collectif. Le monde d’après tant évoqué n’est pas une réalité.

Les habitants des quartiers sensibles ont été stigmatisés pendant le confinement, car accusés de ne pas bien respecter le confinement. Est-ce que cela va laisser des traces ?

Les habitants de certaines banlieues ont hérité d’une double peine : non seulement ils ont eu les pires conditions de confinement dans des appartements souvent exigus et surpeuplés, mais ils ont été pointés du doigt pour des soi-disant mauvais comportements. D’où un sentiment d’injustice chez eux et une colère sociale qui pourrait être explosive. D’autant que chaque nouvelle stigmatisation vient réveiller des blessures anciennes.

Les Français vont-ils être davantage demandeurs de protectionnisme économique ?

C’est possible, car les critiques face à la mondialisation étaient déjà plus fortes en France qu’ailleurs. Et Emmanuel Macron a insisté sur le fait que notre pays doit avoir une plus grande indépendance industrielle dans certains secteurs, ce qui pourrait favoriser des relocalisations.

L’Union européenne ne semble pas ressortir grandie de cette épreuve, pour quelles raisons ?

Aux yeux de l’opinion, l’Europe a été totalement absente pendant cette crise. Et les pays membres se sont montrés peu solidaires à l’égard des Italiens, les premiers touchés durement par l’épidémie. Tout comme ils ont été incapables de se coordonner pour les travaux de recherche sur le coronavirus. La compétition entre les pays européens s’est clairement fait ressentir : pour les Français, tout ça donnait le sentiment que c’était à qui aurait le moins de morts, à qui aurait le meilleur système de santé pour faire face au coronavirus, qui serait le premier à acheter des masques à la Chine…

Les seuls gestes de solidarité entre Etats membres qui ont marqué l’opinion ont été les quelques rares transferts de malades des pays les plus touchés vers des pays voisins. Reste à savoir s’il y aura davantage de cohésion au moment de la gestion des conséquences économiques de la crise.

Certains Français se sont-ils convertis à l’idée d’une transition écologique nécessaire ?

Au début, les Français ont voulu donner du sens à cette crise, croire qu’elle pouvait amorcer un changement de modèle. Mais les conséquences économiques de la crise sanitaire sont venues freiner cet espoir. Les témoignages que nous avons recuiellis montrent qu’il y a eu au final peu de nouveaux adhérents à la transition écologique. Car si pendant le confinement, certains Français ont changé leurs modes de consommation, en s’intéressant davantage à la vente directe auprès des producteurs ou en mangeant bio, c’est aussi parce que la grande distribution était bouleversée par le confinement et que les marchés étaient fermés. Mais cet enthousiasme s’est tari après. Et le changement de modèle économique tant attendu par les écologistes risque d’être reporté avec la crise. Car il est peu probable que des mesures écologiques contraignantes recueillent une forte adhésion alors que les Français éprouvent des difficultés économiques.

Ils ont goûté aux mobilités douces au moment du déconfinement. Mais sont-ils prêts à abandonner la voiture quitte à réduire leurs déplacements ?

Je n’en suis pas sûre, car les comportements vertueux actuellement en matière de mobilité relèvent peut-être davantage d’attitudes individuelles que d’une prise de conscience collective. On roule aussi à vélo pour éviter les transports en commun par peur du virus. Mais ce mode de déplacement ne sera peut-être pas pérennisé chez tous. Mêle si cette crise va laisser des traces en matière de rapport à l’environnement, le grand virage n’est pas pour demain.

 

* En immersion, enquête sur une société confinée, Marie Gariazzo et Jérôme Fourquet, Seuil, 18 euros.