Des « violences d’agents SNCF » dans un train ? Retour sur une vidéo virale

FAKE OFF Une vidéo montrant l’intervention de plusieurs agents de la sûreté ferroviaire sur un passager est devenue virale sur les réseaux sociaux

Alexis Orsini

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Des agents de la sûreté ferroviaire à la gare de Bordeaux Saint-Jean. (illustration)
Des agents de la sûreté ferroviaire à la gare de Bordeaux Saint-Jean. (illustration) — LODI FRANCK/SIPA
  • Des agents de la sûreté ferroviaire de la SNCF ont-ils été filmés en train de « tabasser » le passager d’un train entre Marseille et Nice parce qu’il ne portait pas de masque ?
  • C’est ce qu’affirment plusieurs tweets ou posts Facebook partageant la même vidéo, montrant un homme se faire maîtriser par deux de ces agents alors que l’une de leurs collègues essaie d’empêcher un vidéaste de filmer la scène.
  • 20 Minutes revient sur le déroulé des événements.

Bien visibles à travers la porte vitrée du train dans lequel est filmée la scène, deux agents du service interne de sécurité de la SNCF tentent de maîtriser un homme noir qui se débat en criant « Lâchez-moi ! », tandis qu’une troisième collègue bloque l’accès à cette plateforme située entre deux voitures.

Un extrait de la vidéo virale filmée dans un train Marseille-Nice.
Un extrait de la vidéo virale filmée dans un train Marseille-Nice. - capture d'écran/Facebook

Si plusieurs personnes restent impassibles, une voix féminine s’indigne de cette interpellation : « Ils le prennent par les couilles ! […] OK, je veux bien qu’il les provoque, mais c’est quoi cette barbarie ? On est en France ! » Un constat non partagé par un autre voyageur, que l’on entend à plusieurs reprises nuancer la réaction de la femme, en affirmant notamment : « Vous n’étiez pas là au début. » Ou encore, à l’attention du vidéaste qui tente de capter la scène : « Vous ne filmez que la fin, c’est lui qui crie. »

Et alors que l’homme en cours d’immobilisation est déplacé d’une partie de la plateforme à l’autre, où il se retrouve maintenu contre la paroi par les deux agents, leur collègue ouvre la porte pour lancer à la personne qui filme : « C’est bon, vous [en] avez assez pour Vidéo gag ? » La séquence s’achève sur le quai d’une gare, où l’homme interpellé est allongé sur le ventre et entouré des agents de la sûreté ferroviaire, alors que le train repart avec le vidéaste à son bord.

Sur Facebook, cette vidéo présentée comme des « violences d’agents SNCF » dans un train circulant entre Marseille et Nice a cumulé plus de 192.000 vues en un peu plus de 24 heures et suscite de vives réactions – notamment sur la question de savoir si un agent de la sûreté ferroviaire peut empêcher des voyageurs de filmer à bord d’un train.

FAKE OFF

Avant d’être reprises lundi sur Facebook, les images avaient d’abord été mises en ligne sur Twitter par un internaute, dimanche dans l’après-midi, sous la forme de deux tweets distincts : le premier avec la séquence à bord du train, et le second accompagné de la vidéo montrant l’homme allongé sur le quai.

« Tout ça pour un masque non porté… or il y avait des personnes "blanches" dans le train sans ! », y affirmait-il en commentaire, suscitant moins d’une centaine de vues. Ce n’est qu’une fois ces deux vidéos tweetées par une second internaute que les images sont devenues virales, avec plus de 26.000 retweets et 32.000 « j’aime ».

Contacté par 20 Minutes, Alexandre, l’auteur de la vidéo, nous précise : « C’était dimanche [14 juin] à bord d’un train qui partait de Marseille et allait jusqu’à Nice, moi, je l’ai pris à l’arrêt Arcs-Draguignan entre 13 h 20 et 13 h 30 ». La SNCF nous confirme pour sa part que les images ont bien été tournées « dans le TER 17483 qui assurait la relation entre Marseille et Nice dimanche 14 juin ».

« Il est où ton masque ? »

Que s’est-il passé exactement avant le début de la séquence devenue virale ? « L’équipe de la sûreté ferroviaire a fait un aller-retour dans notre wagon. A l’aller, il n’y avait pas de problème. Au retour, quand ils sont revenus, certaines personnes de couleur blanche qui n’avaient pas de masque ont eu un simple rappel à l’ordre vu que leur arrêt arrivait et qu’ils n’allaient pas les faire descendre et leur mettre une amende pour ça », raconte Alexandre.

« Au moment où les agents sont sortis de notre wagon et sont arrivés au niveau de la plateforme, il n’y avait personne à part cet homme de couleur noire, avec des dreadlocks, qui n’avait pas de masque. […] Avant ça, les agents de sûreté ne vérifiaient aucun billet. Quand ils l’ont vu sans masque, ils lui ont demandé directement son billet alors que le contrôleur était déjà venu les vérifier entre Marseille et Toulon et il avait déjà montré le sien, sa carte jeune était sur son téléphone. Sauf que là, il n’avait plus de batterie. Donc il a dit aux agents : "Mon téléphone n’a plus de batterie, je peux pas vous la montrer" et ils lui ont demandé cash : "Il est où ton masque ? Ton masque ! Ton masque !" », poursuit-il.

Et d’ajouter : « Vu qu’on sait très bien que sur cette ligne-là il y a beaucoup de clandestins [de Vintimille] qui passent, ils lui ont demandé sa carte d’identité, il leur a dit : "Pas de problème, je vous la montre" et d’un coup c’est monté en pression. Ils lui ont sauté dessus, ils l’ont chopé par les couilles, ils l’ont tabassé. »

Une plainte « pour faux et usage de faux en écriture publique » contre les agents

Contacté par 20 Minutes, Zia Oloumi, l’avocat du jeune homme, ajoute : « Il avait son billet, un abonnement carte jeune, il avait déjà été contrôlé auparavant. Il avait aussi sa carte d’identité sur lui et il s’était levé un peu avant de descendre à Antibes pour laisser sa place dans un carré de quatre à une dame avec trois enfants montée à Cannes. »

De son côté, la SNCF indique que « lors du contrôle, la personne n’a pas été en mesure de présenter un titre de transport et était démunie de masque, obligatoire dans le cadre du respect des règles sanitaires liées au Covid-19 sous peine d’une amende de 135 € ». « Au regard des faits ci-dessus et en application des textes, il a été demandé à cette personne de quitter le train dès la première gare d’arrêt. Cette personne a refusé cette injonction qui dans un premier temps se voulait non contraignante », ajoute l’entreprise, tout en soulignant que « ce contrôle a été réalisé dans un cadre légal » et que « les gestes métiers ont été respectés ».

Si la description de l'emploi d’agent de la sûreté ferroviaire par la SNCF précise qu’il implique de « dissuader les dégradations et les actes de malveillance » par leur « présence », ces hommes et ces femmes doivent aussi « faire respecter la réglementation et traiter les infractions » ou encore contribuer « à la lutte contre la fraude via des contrôles » tout en « [rassurant] et [renseignant] également les voyageurs et les collaborateurs ».

Dans ce cas précis, les agents ont remis la personne interpellée « aux autorités judiciaires en gare d’Antibes à 14 h 30 pour outrage et rébellion », indique la SNCF. Mais l’avocat du jeune homme indique qu’une plainte a été déposée contre les agents « pour faux et usage de faux en écriture publique » : « Leur témoignage est entièrement contesté. Mon client a passé la nuit en garde à vue, qui a failli être prolongée, mais on a insisté auprès du parquet grâce aux images qui démontrent bien que la scène ne correspond pas à ce qu’ont décrit les agents. »

« A la base, j’écoutais juste la scène »

Enfin, la SNCF confirme la possibilité pour tout voyageur de filmer des images à bord des trains, à une nuance près : « Dans la vidéo en question, l’agent de sûreté s’oppose simplement aux prises de vues orientées vers les visages, et ce dans le strict respect du droit à l’image. »

Pour sa part, Alexandre explique avoir filmé la scène à la demande d’une autre personne : « C’est une passagère qui m’a dit : "Filme s’il te plaît, s’ils font de la merde, il faut filmer". A la base, je ne filmais pas, j’écoutais juste la scène. C’est à partir du moment où ils ont chopé [l’homme] que j’ai filmé, pas le début parce que ça ne servait à rien, c’était un simple contrôle pour moi. »

« Je dis juste une chose : si tu fais bien ton boulot, pourquoi tu as peur d’être filmé ? Si tu faisais du travail propre, tu aurais vraiment peur que je te filme ? […] J’ai parlé avec le jeune et son avocat après coup, ils m’ont dit qu’une rencontre était prévue le 24 juin entre les agents et lui », affirme-t-il. Ce que nous a confirmé la SNCF, ainsi que Me Zia Oloumi : « La confrontation que nous avons demandée aura lieu dans les prochains jours. »