Racisme : De Colbert à Jules Ferry, peut-on assister à des déboulonnages de statues en France ?

HISTOIRE Alors que des statues sont déboulonnées en Belgique, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, le phénomène épargne pour le moment relativement la France. Jusqu’à quand ?

Jean-Loup Delmas

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La statue de Jean-Baptiste Colbert va-t-elle rester en place ?
La statue de Jean-Baptiste Colbert va-t-elle rester en place ? — Francois Mori/AP/SIPA
  • Les manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd ont vu de nombreuses statues de personnage historique mais ayant contribué à l’esclavage être déboulonnées par la foule en colère.
  • Des actions qui apparaissent désormais au Royaume-Uni et en Belgique. En France, riche en personnage glorifié mais au passé controversé, la question commence également à se poser.
  • Le pays va-t-il finir par voir déboulonner certaines statues polémiques comme celles de Colbert ou de Jules Ferry ?

Si vous décidez de vous rendre à l'Assemblée nationale, vous ne pourrez pas le louper. Trônant à l’entrée, Jean-Baptiste Colbert, ministre sous Louis XIV, scrutant au loin de son regard et de sa statue tout en pierre. Du moins pour l’instant. Car le plus célèbre contrôleur général des finances du XVIIe siècle pourrait finir par ne plus siéger à l’air libre. Géant en pierre et en bosse de l'Histoire, l’homme n’a pas juste bien géré les comptes du Roi soleil et redresser financièrement le pays, il est aussi l’auteur du Code noir, sorte de guide de l’esclavage pour les colonies françaises. Ce qui cristallise, au cœur du débat sur le racisme en France, de nombreuses tensions autour de sa personne… et de sa statue.

La statue peut d’autant plus s’inquiéter de son avenir si son regard de marbre s’attarde sur les Etats-Unis. Depuis la mort de George Floyd, les manifestations pour plus de droits civiques ont été accompagnées de certains déboulonnages de personnages historiques controversés. Des statues de Christophe Colomb, devenu symbole du génocide des Amérindiens, ont été décapitées, d’autres vandalisées, la main de pierre de notre Louis XVI arrachée… Même pas besoin de traverser l’Atlantique pour que Colbert prenne peur. En Belgique, des statues du roi Leopold II, colonisateur d’une grande partie de l’Afrique au XIXe siècle, n’ont pas résisté à ce passif et à la colère de l’époque. Même sort pour des statues d’esclavagistes au Royaume-Uni, déboulonnées quand elles ne furent pas carrément jetées à la mer.

De nombreux précédents en France

Et en France ? Le phénomène commence doucement à réémerger. Le passé de certains personnages historiques du pays fait lui débat depuis longtemps : Napoléon, Colbert donc, mais aussi Jules Ferry et ses déclarations sur les « races supérieures » et sur la nécessité, le devoir même, de la colonisation « des races inférieures », entre autres. Des remises en questions d’ailleurs plutôt saines pour Dominique Chateau, philosophe de l’art, qui rappelle que le rôle de l’Histoire est aussi de se reconsidérer sans complaisance sur ses personnages soupçonnés d’esclavagisme ou de génocides : « Cette révision de l’histoire est fondamentale, et c’est un signe de bonne santé de la société qui a le courage de le faire. »

D’ailleurs, le pays n’a pas entendu la mouvance américaine pour commencer à détruire des statues à tour de pelle et de pioche ici et là, comme le rappelle la docteure en architecture et spécialiste du patrimoine Camille Bidaud. A la révolution française bien sûr, où c’était carrément inscrit dans la loi qu’il fallait abattre les anciens symboles royaux – comprendre principalement les fleurs de lys et les statues des rois –, mais également à quasiment chaque changement de régime, de gouvernement ou au moindre mouvement social. Sans retomber dans les siècles passés, encore très récemment, des statues de Victor Schœlcher ont été détruites en Martinique par des militants réclamants la glorification de héros natifs de l’île au lieu de personnages blancs métropolitains.

Les statues, cibles privilégiées et si symboliques

Mais pourquoi viser plus les statues que les autres édifices ? « Par le biais de la sculpture, la symbolique historique – en l’occurrence l’esclavage – est cristallisée dans une personnalité, ce qui en fait une cible plus concrète. En outre, ce sont des proies d’autant plus évidentes qu’elles sont sur la place publique et que celle-ci est de plus en plus investie, comme le montre le Street art », détaille Dominique Chateau, qui rappelle que les statues subissent autant, si ce n’est plus, de graffitis que de déboulonnages.

Cibles faciles donc, et dont la portée symbolique est décuplée. « Un monument entier est bien plus long et coûteux à raser, ce qui alterne la symbolique de cette destruction en l’étirant trop dans le temps », poursuit Camille Bidaud. Il reste même des pans entiers du mur de Berlin, faute d’avoir eu d’assez d’hommes et de furie pour tout raser en 1989. Et puis briser de la statue est d’autant plus répandu que « ce sont des actes symboliques fort, mais qui ne tuent personne », se permet de préciser la docteure.

Une action répétée mais toujours contestée

L’envie de déboulonnage pourrait donc bien à nouveau débarquer en France, un évènement finalement bien plus fréquent qu’on ne le pense, loin d’être propre à notre époque comme on peut parfois l’entendre, en témoignes les anciennes statues de Joseph Staline déchues en ex-URSS.

Ce qui ne veut pas dire que Colbert quittera forcément son siège de l’Assemblée nationale cette année ou même dans ce siècle. Si l’action n’est pas nouvelle, elle n’en reste pas moins très polémique et contestée. Ainsi, Dominique Chateau semble bien indécis sur le sort à réserver au ministre de pierre : « On peut se demander s’il est bon de faire disparaître toutes les traces du passé, notamment les mauvaises traces. De même, on doit pouvoir faire la part de ce qui est positif et négatif dans l’héritage laissé par un individu. Éradiquer tout par moralisme risque d’assécher la mémoire et d’encourager l’oubli que cultivent les révisionnistes. »

Aller dans le sens de l’Histoire

Un point souvent cité mais auquel s’oppose Camille Bidaud. Pour elle, les choses sont claires : oui, Colbert est une figure historique du pays et déboulonner sa statue n’est nullement le rayer des mémoires. « On retrouvera toujours sa trace dans les musées, à l’école ou dans les livres d’Histoire. Déboulonner une statue, ce n’est pas effacer la trace historique d’une personne, mais seulement sa célébration. »

Rien de choquant donc pour elle si le palais Bourbon s’émancipe du ministre, aussi important fut-il. Au contraire, même : « Ce récit national par de grands hommes illustres fait très "histoire du XIXe siècle", explique-t-elle. Là où de nos jours, on évoque bien plus des classes sociales en mouvement et des catégories entières de population en lieu et place de quelques héros providentiels pour étudier notre passé. »

Pour elle, déboulonner certaines statues en France, ce serait aller paradoxalement dans le sens de l’Histoire, « une science qui n’est pas figée mais se renouvelle constamment en s’adaptant à son ère. L’Histoire, c’est aussi réfléchir à comment on se la représente », définit-elle, prenant comme exemple l’absence de représentation féminine dans les statues ou les noms de rues, qui conduit à penser « que les femmes n’ont pas pesé dans l’Histoire, ce qui est bien sûr une ineptie ». Camille Bidaud conclut : « Les représentations de l’Histoire écrivent elles aussi l’Histoire, il n’est pas gênant de les remettre en cause et de les modifier le cas échéant, bien au contraire ».