Maintien de l’ordre : « L’usage massif des gaz lacrymogènes en dehors du cadre légal nous inquiète » alerte Amnesty

INTERVIEW Un site lancé ce jeudi par Amnesty International pointe un usage abusif de gaz lacrymogènes dans 22 pays du monde, dont la France

Propos recueillis par Hélène Sergent
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Des gaz lacrymogènes ont été tirés ici à Rennes, le 5 juin, contre les manifestants rassemblés contre les violences policières.
Des gaz lacrymogènes ont été tirés ici à Rennes, le 5 juin, contre les manifestants rassemblés contre les violences policières. — Robin Letellier/SIPA
  • Après un an d’enquête, l’ONG de défense des droits et libertés publie une plateforme interactive visant à recenser les cas d’utilisation abusive de gaz lacrymogènes.
  • En France, plusieurs cas ont mis en évidence un usage illégal de cet agent irritant notamment à l’encontre de manifestants pacifiques.
  • L’association appelle également à réglementer la commercialisation de ces gaz et à une plus grande transparence des fabricants sur la composition chimique de ce produit.

Les yeux et la bouche qui brûlent, des difficultés respiratoires et les larmes qui montent. De Khartoum à Hongkong en passant par Philadelphie ou Paris, ces symptômes si caractéristiques d’une exposition au gaz lacrymogène, sont désormais bien connus des manifestants. Utilisé par les forces de sécurité à travers le monde, cet agent chimique irritant a fait l’objet pendant un an d’une grande enquête menée par l’ONG de défense des droits humains, Amnesty International. Basé sur un travail de vérification de près de 500 vidéos, l’association met en ligne ce jeudi le fruit de cette recherche rassemblé  sur un site interactif dédié.

Visant à disperser une foule en cas de violences, ces gaz lacrymogènes sont de plus en plus utilisés en dehors du cadre légal international pointe Amnesty. Un usage abusif qui tend à se banaliser. Quel impact ces gaz ont-ils sur notre santé ? Et comment la France – pays étudié parmi les 22 sélectionnés par l’ONG – emploie-t-elle cette arme non létale lors d’opérations de maintien de l’ordre ? Anne-Sophie Simpere, chargée de plaidoyer Libertés pour Amnesty, répond à toutes ces questions pour 20 Minutes.

En quoi consiste cette plateforme ?

C’est un site Internet interactif dédié à l’usage abusif des gaz lacrymogènes par les forces de sécurité. On propose une cartographie qui permet de visualiser différents événements identifiés par notre équipe numérique composée d’experts formés en vérification de sources en accès libre. Cette équipe a travaillé sur ce projet pendant un an et a vérifié près de 500 vidéos publiées en ligne. L’équipe, qui s’est appuyée sur un réseau d’étudiant(e)s de six universités réparties sur quatre continents, a sélectionné 80 vidéos qui démontrent une utilisation abusive de gaz lacrymogènes dans 22 pays, à Hong Kong, en France ou encore aux Etats-Unis. Cette plateforme est évolutive et pourra être actualisée si de nouveaux cas émergent.

Quel est l’objectif de cette plateforme ?

Aujourd’hui, le gaz lacrymogène est souvent présenté comme un moyen bénin de disperser une foule. L’objectif de cette plateforme c’est de pointer la dangerosité de cette arme non létale, ses conséquences sur la santé et le recours de plus en plus fréquent à des usages illégaux de ces gaz. Les vidéos sélectionnées pointent tout un panel d’utilisations dangereuses. Il y a les cas où des policiers effectuent des tirs tendus directement sur des manifestants occasionnant des blessures graves et dans certains cas des décès. On voit aussi des tirs de lacrymogènes sur des personnes vulnérables, dans un service d’un hôpital au Soudan ou l’utilisation de ces gaz dans des lieux confinés. C’est ce que l’on dénonce.

Au-delà des effets irritants connus des gaz lacrymogènes, que sait-on aujourd’hui de leurs effets pour la santé ?

Ça peut être assez large et cela dépend surtout de la composition du gaz et de la présence plus ou moins importante de certains produits chimiques. Il y a un véritable enjeu sur ce sujet puisqu’on constate qu’il n’y a aucune transparence sur les compositions des gaz commercialisés à travers le monde. Mais on sait que les effets irritants en cas d’usage massif peuvent entraîner des complications sérieuses au niveau des yeux, avec des conjonctivites ou au niveau des voies respiratoires. Des cas de décès par suffocation ou après un tir tendu ont été répertoriés.

Quels autres enseignements ressortent de l’analyse menée dans les 22 pays étudiés ?

Ce qui nous inquiète, c’est cette tendance de plus en plus répandue à un usage massif des gaz lacrymogènes en dehors du cadre légal, donc à un usage abusif. Les Nations Unies ont défini des principes internationaux sur l'usage de la force et de cette arme. Les gaz lacrymogènes ne doivent être utilisés que comme un moyen de dispersion en cas de violences généralisées d’une foule et seulement si les autres moyens à disposition des forces de sécurité n’ont pas été suivis d’effet.

Or, partout dans le monde, on constate que ces gaz sont utilisés aussi à l’encontre de manifestants pacifiques, comme on l’a vu récemment à Philadelphie lors d’un rassemblement en hommage à Georges Floyd. Les forces de l’ordre ont tiré de nombreuses cartouches alors que les manifestants étaient coincés sur une autoroute. On l’a vu aussi l’année dernière en France contre des militants écologistes réunis pour la marche pour le climat.

L’autre point sur lequel on souhaite alerter, c’est l’absence de réglementation concernant la commercialisation et l’exportation de ces gaz. C’est une arme de catégorie B et il n’existe aujourd’hui aucune interdiction pour les producteurs de ces gaz d’exporter leurs produits vers des pays où le risque de violation des droits humains et des droits fondamentaux est important. Il faut que cela change.

Quelles craintes concernent plus spécifiquement la France ?

En France, les gaz lacrymogènes ont été utilisés à de nombreuses reprises sur des manifestants pacifiques. C’est devenu assez routinier. Lors de la marche pour le climat, comme évoquée précédemment, ou lors du récent mouvement lycéen. On a aussi constaté des tirs de lacrymogènes sur des foules nassées. C’est illégal puisqu’on le rappelle, l’objectif de cette arme non létale c’est de pouvoir disperser une foule. Si les personnes sont encerclées et gazées, leur intégrité physique est menacée, c’est dangereux et cela peut représenter aussi une atteinte au droit de manifester.