Coronavirus en Ile-de-France : « 39 clusters ont été recensés depuis le 11 mai, dont 21 sont toujours actifs »

INTERVIEW Un mois après le début du déconfinement, le directeur de l’agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France, Aurélien Rousseau, dresse un premier bilan de l’évolution de l’épidémie

Propos recueillis par Caroline Politi

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Aurélien Rousseau, directeur de l'ARS en Ile-de-France.
Aurélien Rousseau, directeur de l'ARS en Ile-de-France. — Caroline Politi/20 Minutes
  • Les indicateurs de l’épidémie de coronavirus en Ile-de-France, région la plus touchée, montre qu’il n’y a pas de reprise depuis le déconfinement.
  • 264.000 tests virologiques ont été effectués depuis le 11 mai.
  • Il y a actuellement cinq clusters actifs à Paris, quatre dans les Hauts-de-Seine, trois dans l’Essonne, le Val-d’Oise ou le Val-de-Marne et un seul dans les trois autres départements franciliens.

« Qui aurait pu imaginer qu’un jour la moitié de l’humanité serait confinée ? », interroge Aurélien Rousseau. Dans son bureau au sixième étage d’un immeuble moderne à deux pas de la porte d’Aubervilliers, le directeur de l’agence régionale de santé d’Ile-de-France le reconnaît sans détour, il y a quelques mois encore, cette idée ne lui avait jamais traversé l’esprit. Elle s’est pourtant matérialisée dès le début de l’année. Fin janvier, les premiers malades de ce « nouveau coronavirus » sont hospitalisés à l’hôpital Bichat, quelques jours plus tard des clusters sont détectés dans le Val-d’Oise. Rapidement, la lutte contre l’épidémie se transforme en course contre la montre : doubler le nombre de lits en réanimation pour faire face à un afflux sans précédent, trouver des renforts, organiser des transferts… « J’ai vu passer de près le gouffre », confie aujourd’hui à 20 Minutes  Aurélien Rousseau.

La semaine dernière, le président du conseil scientifique, le Pr Delfraissy, annonçait que l’épidémie était sous contrôle. Faites-vous le même constat en Ile-de-France, région la plus touchée ?

Pour l’heure, tous les indicateurs sur la progression de l’épidémie sont au vert, on n’observe pas de reprise depuis le début du déconfinement. Mardi, l’Ile-de-France est passée sous la barre des 40 % de lits de réanimation occupés par des patients ayant le Covid. Le taux d’incidence de l’épidémie, c’est-à-dire le nombre de cas pour 100.000 habitants, est désormais de 6,2 et le taux de positivité des tests virologiques – on en a fait près de 264.000 depuis le 11 mai – est de 2 %.

Est-ce à dire qu’il n’y aura pas de seconde vague ?

Ce sont de bonnes nouvelles, évidemment, mais dans cette épidémie, rien ne se passe en temps réel, il y a toujours quinze jours de décalage et il convient de rester extrêmement prudent. On est loin d’être revenus à la situation d’avant, notre système de santé reste sous tension. 5.700 personnes ayant le Covid sont toujours hospitalisées en Ile-de-France, tous les jours de nouveaux patients entrent en réanimation, d’autres décèdent. Les soignants sont épuisés par des semaines de bagarre et les mesures barrières dans les hôpitaux – notamment le fait qu’il n’y ait plus de chambres doubles – limitent les capacités d’accueil. On a gagné une bataille mais il est encore trop tôt pour dire si on a gagné la guerre.

Début juin, le Val-d’Oise était le dernier département métropolitain à être classé « rouge ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les indicateurs sont repassés au vert. Depuis quelques jours, le taux d’incidence est inférieur à 10, c’est très encourageant. Le Val-d’Oise est probablement l’un des départements dans lequel l’épidémie a été présente le plus tôt et s’est installée en profondeur, à cause notamment de sa proximité avec l’Oise où furent détectés les premiers clusters. A cela s’ajoute le fait que dans ce département, comme en Seine-Saint-Denis d’ailleurs, une partie importante de la population travaille dans les métiers dits « essentiels », ceux qui ne se sont pas arrêtés pendant le confinement ou qui n’ont pas pu faire de télétravail.

Combien avez-vous détecté de clusters Ile-de-France ?

39 clusters* – c’est-à-dire au moins trois cas confirmés dans une même communauté ou ayant participé à un rassemblement – ont été recensés depuis le début du déconfinement, dont 21 sont toujours actifs. Il y en a actuellement cinq à Paris, quatre dans les Hauts-de-Seine, trois dans l’Essonne, le Val-d’Oise ou le Val-de-Marne et un seul dans les trois autres départements franciliens. Un tiers d’entre eux ont entre trois et cinq cas, un autre tiers entre cinq et dix cas et on dénombre, dans les autres, entre dix et vingt cas. Dans la grande majorité, ces clusters sont localisés dans des établissements d’hébergement et d’insertion ou des établissements médico-sociaux.

La découverte de tous ces clusters est-elle inquiétante ?

On s’attendait à en avoir bien plus, d’autant que, aujourd’hui, les deux tiers d’entre eux sont maîtrisés, 16 % ont été clôturés, c’est-à-dire qu’il n’y a pas eu de nouveaux cas depuis quatorze jours, et 20 % sont en cours d’investigation. J’y vois le signe de l’efficacité de la veille sanitaire, d’autant qu’on multiplie les tests, notamment dans les quartiers populaires, pour s’assurer qu’aucune catégorie de population ne passe pas entre les mailles du filet. On a également suivi près d’un millier de « cas complexes » depuis le 11 mai, c’est-à-dire un cas ou deux dans une école, une crèche, un foyer ou dans un endroit où le risque de contamination de la communauté est important. On est en deçà de trois cas, donc on ne peut pas parler de cluster, le but est d’éviter que ça le devienne.

Le déconfinement a débuté il y a maintenant un mois et, comme vous l’indiquiez, il n’y a, pour l’heure, pas de reprise de l’épidémie. Les autorités ont-elles été trop prudentes en imposant un confinement pendant deux mois ?

C’est très difficile à dire. Beaucoup de gens essaieront probablement de dire après coup ce qu’on aurait dû faire ou non mais dans la gestion d’une épidémie le plus dur est de prendre les bonnes mesures au bon moment. Si le confinement avait été imposé une semaine plus tôt, je ne suis pas sûr qu’il aurait été accepté, nos concitoyens étaient encore loin de mesurer la violence de cette épidémie. Mais je ne crois pas qu’on y soit allés trop fort, j’ai vu passer de trop près le gouffre, j’ai trop attendu les effets du confinement pour me dire qu’on aurait pu le moduler. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, on avait quasiment 3.000 malades en réanimation. On a enclenché des évacuations sanitaires, on a fait venir des renforts de province mais on était à quelques unités de devoir choisir qui entrait en réanimation ou non.

Il n’y a donc pas eu de choix entre les patients, notamment en raison de leur âge, au plus fort de l’épidémie ?

Des choix, il y en a toujours, mais on les a faits selon les critères habituels. Si on avait privilégié l’entrée des plus jeunes en réanimation, il y aurait eu une modification de l’âge moyen des patients dans les statistiques, ce qui n’a pas été le cas. Sans ce confinement, on aurait dû faire ces choix, il nous a permis de passer la vague.

Depuis quelques jours, les rassemblements, notamment en hommage à George Floyd et Adama Traoré, se multiplient. Craignez-vous une reprise de l’épidémie ?

Nous sommes toujours en état d’urgence sanitaire donc théoriquement il est interdit de se réunir à plus de dix personnes. On sait que, dans les pays où l’épidémie est repartie, c’est souvent à la suite de rassemblements. Mais l’aspiration de la population à retrouver une expression démocratique est très forte et il faut l’entendre. On ne peut pas laisser le pays sous cloche. La difficulté, et cela l’a été depuis le début, c’est de trouver la fameuse ligne de crête : il faut appliquer le principe de précaution tout en limitant son impact social et économique.

* Ce chiffre ne prend pas en compte les clusters dans les Ehpad et les établissements de santé.