Déconfinement : Non, beaucoup de profs n’ont pas refusé de revenir en classe

EDUCATION Contrairement aux dires de certains éditorialistes, les enseignants qui ne sont pas retournés dans leurs établissements avaient de bonnes raisons

Delphine Bancaud

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Journée de classe dans une école primaire de Mantes-la-Jolie, le 19 mai 2020.
Journée de classe dans une école primaire de Mantes-la-Jolie, le 19 mai 2020. — ISA HARSIN/SIPA
  • Selon les dernières données du ministère de l’Education nationale datant de jeudi dernier, 55 % des professeurs étaient en présentiel la semaine dernière à l’école primaire, et 60 % des enseignants au collège.
  • Certains éditorialistes en ont conclu que les profs restés chez eux pour faire l’école à la maison faisaient preuve de mauvaise volonté.
  • Mais la réalité est tout autre, car ce sont les contraintes sanitaires des établissements, la garde des enfants, la vulnérabilité physique de certains qui expliquent la poursuite du travail à distance pour eux.

Une petite musique qui vire au « prof-bashing ». Depuis quelques jours, plusieurs éditorialistes affirment que certains profs auraient délibérément décidé de ne pas retourner en classe après le lever du confinement. Dans un article publié dimanche, L’Opinion évoquait la moitié des enseignants n’ayant « pas repris le chemin de l’école et dont une part non négligeable serait à ranger dans la catégorie des tire-au-flanc ». Ce mardi dans le même titre, dans un édito intitulé « Policiers, enseignants: la république des intouchables », Nicolas Beytout enfonçait le clou en écrivant que « si beaucoup de profs ont été parfaitement mobilisés, un nombre non négligeable d’entre eux n’a pas montré tout l’empressement requis ».

Idem dans Les Echos ce mardi, où Lucie Robequain fustige « cette moitié de professeurs qui déserte les salles de classe, pour des raisons plus ou moins légitimes » et qui « rend un fort mauvais service à l’autre, qui remplit ses missions parfois bien au-delà de ses prérogatives ». Enfin, lundi sur France Inter, la chronique de Dominique Seux citait les propos d’un ministre resté anonyme : « Si les salariés de la grande distribution avaient été aussi courageux que l’Education nationale, les Français n’auraient rien eu à manger ». Un discours que vivent mal les principaux intéressés, constate Philippe Vincent, secrétaire général du Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale (SNPDEN-Unsa) : « Ils supportent mal d’être pointés du doigt alors qu’ils se battent depuis le mois de mars pour faire travailler leurs élèves, même si c’est difficile ». « Le ministère, censé les soutenir, entretient le flou sur des chiffres fantaisistes, une manière de déplacer le projecteur et de les rendre responsables d’une situation particulièrement mal gérée », fustige aussi le SNUIPP dans un communiqué publié ce mercredi. Sur Twitter, plusieurs enseignants ont d’ailleurs réagi à cette polémique.

Des raisons de santé qui explique le travail à distance

Alors qu’en est-il vraiment de la situation sur le terrain ? Selon les dernières données du ministère de l’Education nationale datant de jeudi dernier, 55 % des professeurs étaient en présentiel la semaine dernière à l’école primaire, et 60 % des enseignants au collège. Les autres poursuivant la classe à distance. « Des chiffres qui ont dû progresser depuis, car les lycées et les collèges accueillent plus d’élèves depuis lundi », souligne Philippe Vincent.

Mais contrairement aux idées reçues, les profs qui ne sont pas revenus dans leurs établissements ne l’ont pas fait par choix ni par confort personnel. Une partie d’entre eux sont restés chez eux pour des raisons médicales, confirme à 20 Minutes la rue de Grenelle, « soit parce qu’ils présentent des fragilités (antécédents cardiovasculaires, diabète, pathologie chronique respiratoire…) et qu’ils ne peuvent pas prendre le risque d’une contamination, soit parce qu’ils vivent avec une personne vulnérable ». De son côté, le SNUIPP avance le chiffre de 10 % des professeurs des écoles qui sont « concernés par des problèmes de santé ou de vulnérabilité de leur entourage, et ne peuvent aujourd’hui reprendre la classe en présentiel », indique le premier syndicat du primaire dans un communiqué.

« On a besoin de beaucoup d’enseignants en distanciel »

Autre raison qui explique que certains soient restés à la maison : le protocole sanitaire strict, qui impose des effectifs très réduits dans les classes (15 élèves par groupe). « Du coup, on n’a pas besoin de mobiliser tous les enseignants pour si peu d’élèves. D’ailleurs dans mon collège, les enseignants assurent au maximum 50 % de leur service en présentiel », explique Philippe Vincent. « Et on a besoin de beaucoup d’enseignants en distanciel pour pouvoir assurer la continuité pédagogique », abonde la rue de Grenelle.

Certaines équipes pédagogiques ont aussi privilégié le travail à distance pour que leurs élèves ne soient pas encore plus pénalisés par la situation : « C’est le cas des profs de prépa, qui préfèrent avancer le programme à distance plutôt que donner deux heures de cours de temps en temps en mode dégradé », indique Philippe Vincent.

« Beaucoup d’entre eux doivent garder leurs enfants »

Autre motif du non-retour sur site des enseignants et pas des moindres : « Beaucoup d’entre eux doivent garder leurs enfants », explique le ministère. Car pour l’heure, rappelons-le, seulement 1,8 million d’écoliers – sur un total de 6,7 millions – sont retournés à l’école, mais rarement à temps complet. Au collège, ils sont 600.000 sur 3,3 millions. Et si les plus grands peuvent se garder tant bien que mal, les plus petits ont besoin de leurs parents, et ceux qui sont repris à l’école ne le sont généralement que sur des fragments de journées ou un jour par-ci, par-là. Ce motif familial est dûment contrôlé par l’administration, les enseignants devant fournir une attestation de l’école, expliquant que l’enfant ne peut être pris en charge.

Impossible donc d’en conclure que, si une faible proportion d’enfants ont repris la classe, c’est de la faute de leurs profs…