La lutte contre le racisme au sein des forces de l’ordre est-elle taboue ?

POLICE Plusieurs affaires révélées dans la presse ces dernières semaines mettent en cause des policiers soupçonnés de racisme

Hélène Sergent

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Plusieurs manifestations ont eu lieu ces dernières semaines pour dénoncer les violences policières et le racisme.
Plusieurs manifestations ont eu lieu ces dernières semaines pour dénoncer les violences policières et le racisme. — KONRAD K./SIPA
  • En 2019, « une trentaine d’enquêtes judiciaires ont été engagées contre des policiers sur des propos racistes », a déclaré ce mardi le ministre de l’Intérieur.
  • Lors d’une conférence de presse organisée lundi, Christophe Castaner a réfuté l’idée d’un « racisme institutionnel » au sein des forces de l’ordre et a qualifié les policiers soupçonnés de discrimination de « brebis galeuses ».
  • Il a toutefois appelé à ce qu’une suspension administrative soit engagée systématiquement dans ces cas-là.

Le ministre de l’Intérieur a souhaité être « ferme ». « Le racisme n’a pas sa place dans notre société, et encore moins dans notre police républicaine. Il ne suffit pas de le condamner. Il faut le traquer et le combattre de toutes nos forces », a déclaré Christophe Castaner lundi lors d’une conférence de presse. Ces dernières semaines, plusieurs affaires révélées dans la presse ont mis en cause des policiers soupçonnés d'avoir tenu des propos racistes.

Dans un contexte marqué également par les manifestations organisées en France depuis la mort de Georges Floyd aux Etats-Unis et les rassemblements à l’appel des proches d’ Adama Traoré, mort en 2016 après son interpellation, les forces de l’ordre traversent aujourd’hui une crise d’ampleur. Si le ministre et les syndicats de policiers réfutent tout « racisme institutionnel », la question de la lutte contre les discriminations au sein de la profession mérite d’être posée. Comment les forces de l’ordre appréhendent-elles ce sujet et les moyens mis en œuvre pour combattre les préjugés racistes sont-ils suffisants ? 20 Minutes fait le point.

Signalements et formations

Depuis plusieurs années, des outils ont été mis en place pour sensibiliser les futurs gardiens de la paix et pour accompagner les agents victimes de racisme et de discrimination au sein de leurs unités. Depuis 2010, la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) dispense par exemple des formations auprès des promotions en école de police ou de gendarmerie. Patrice Bilgoray en est le responsable national pour l’association. « Entre 2018 et 2019, on a mené 81 formations, tous grades confondus. On présente le travail de l’association, on aborde aussi l’accueil des victimes d’actes ou d’injures racistes en commissariat et gendarmerie et on a un temps d’échange. Aujourd’hui, beaucoup de questions reviennent sur le racisme dont seraient victimes certains policiers à l’intérieur même de l’institution », détaille-t-il.

Comme l’association, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) intervient également en école pour sensibiliser les futurs policiers et gendarmes à ces questions.

À ces modules de formation s’ajoutent d’autres outils. En septembre 2017, le ministère de l’Intérieur a lancé une plateforme de signalement intitulée « Signal Discri » pour gérer les cas de discriminations de harcèlement (sexuel ou moral) et de violences sexistes ou sexuelles au sein de la police nationale. Selon le rapport annuel publié lundi par l’IGPN, cette cellule a enregistré 8 signalements pour « harcèlement discriminatoire » et 24 signalements pour « discrimination » en 2019 soit 4 % et 11 % du total.

En février 2017, les ministres Christophe Castaner et Laurent Nuñez ont également annoncé la nomination d’un « référent racisme et antisémitisme » dans les services de police et de gendarmerie de chaque département.

« Brebis galeuses »

Pour Jérémie Gauthier, sociologue spécialiste de la police et maître de conférences à l’université de Strasbourg, si la France a « tardé » à s’emparer de ces questions, la situation a évolué depuis une dizaine d’années. « L’Etat a été condamné en 2015 par la cour d’appel de Paris pour des contrôles d’identité jugés discriminatoires, les mobilisations dénonçant des dérives policières ont acquis une audience accrue et la position de certains grands médias a évolué. L’institution a donc été contrainte à infléchir son discours. » Mais le travail engagé reste selon lui « ambigu » et « incomplet » : « Le politique dénonce des dérives d’individus qualifiés de "brebis galeuses" et continue de nier la responsabilité de l’institution. »

Un « déni » qui s’inscrit dans l’histoire de la police, selon Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS et coautrice de Police et discrimination, le tabou français. « À travers nos enquêtes, on a pu relever qu’une culture raciste ou un racisme diffus s’exprimaient au sein de la police. Une culture héritée de la guerre d’Algérie avec une approche qui consiste à considérer que les gens "visibles" sont des gens dangereux. » Selon elle, ce constat s’explique aussi par un manque de « pédagogie historique » : « Des agents continuent de nier ou de minimiser ce qui s’est passé en 1962 au métro Charonne, à Paris, où 8 manifestants ont été tués après une intervention de la police ».

D’autres facteurs peuvent également justifier ce « retard » et l’inertie de l’institution à prendre à bras-le-corps la lutte contre le racisme au sein de la police. « En France, la posture qui domine au sein des autorités politiques et policières, c’est la posture du déni. Le poids des conservatismes, relayés par les syndicats majoritaires, qui refusent toute remise en cause et nient les problèmes de racisme et discrimination, continue de peser. Longtemps on a considéré que le problème n’existait pas ou n’était pas suffisamment grave », complète Jérémie Gauthier.

Des leviers à renforcer

Pour autant, des leviers d’action existent. Lors de sa conférence de presse, Christophe Castaner a demandé que la suspension soit « systématiquement envisagée pour chaque soupçon avéré » de racisme dans les forces de l’ordre, prônant une « tolérance zéro ». Des sanctions nécessaires, juge Patrice Bilgoray, de la Licra : « Quand des comportements tombent sous le coup de la loi, je ne vois aucune raison pour laquelle les policiers ou gendarmes seraient absous de ça. Il faut rappeler que le racisme n’est pas une opinion mais bien un délit. Cela étant, il faut aussi renforcer la formation continue pour les forces de l’ordre qui sont en poste. »

D’autres outils, comme « l’enregistrement administratif des contrôles d’identité » mis en place par exemple au Royaume-Uni, pourraient permettre de renforcer l’engagement de l’institution sur la lutte contre le racisme et les discriminations, estiment plusieurs spécialistes et le Défenseur des droits. Un temps envisagé en France, le fameux « récépissé » en cas de contrôle par la police a depuis été enterré.

Mais pour Jérémie Gauthier, la posture jusqu’ici revendiquée par le ministre et les représentants syndicaux doit être dépassée : « Le concept de "racisme institutionnel", issu des sciences sociales et utilisé notamment dans le cadre de la réforme des polices en Grande-Bretagne dès les années 1990, permet de pointer les effets des règles, de la culture d’institution et de la socialisation professionnelle dans la production de comportements racistes et des discriminations. C’est un outil pertinent pour comprendre comment une action institutionnelle peut produire des discriminations sans que l’ensemble de ses agents ne manifestent pour autant des intentions racistes. »