Coronavirus : La surveillance électronique va-t-elle pervertir la généralisation du télétravail ?

SOCIETE Amené à s’installer pour un grand nombre de salariés dans le contexte pandémique, le travail à domicile peut faire l’objet d’un contrôle parfois invivable de l’entreprise grâce à des logiciels de tracking

Julien Laloye

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Filouter en télétravaillant, un art bientôt impossible à mener ?
Filouter en télétravaillant, un art bientôt impossible à mener ? — Loic VENANCE / AFP
  • Le basculement des entreprises vers le télétravail à cause de la pandémie ne s’est pas toujours opéré sans heurts pour les salariés.
  • Certains se plaignent d’être espionnés par des logiciels de surveillance électronique de plus en plus sophistiqués.
  • De plus en plus d’entreprises pourraient se laisser tenter par cette nouvelle façon très intrusive de manager si le télétravail devait devenir la norme.

Appelons-le Jean. Plutôt beau gosse, la trentecinquaine triomphante, Jean a réussi dans la vie grâce à une hygiène de vie irréprochable qu’il aime détailler à ses 743 relations dans de savoureux posts Linkedin. « De retour d’une session Design Sprint avec un Business Partner Open Mind après 10 bornes de footing une demi-heure de Yoga avec Seine view. #WokeUpAt5h #FierDeMonJOb #Etvous ? » Jean aime manager ses équipes. Aboyer des ordres, chercher la petite bête, descendre à un niveau de détail insignifiant pour se donner de l’importance, Jean a toujours eu ça dans le sang. Alors depuis le confinement et la généralisation à la hâte du télétravail, qui a concerné 25 % des Français du privé au plus fort de la crise selon une étude du ministère du Travail, Jean est entré dans un monde de félicité perpétuelle. Le voilà comme autorisé à assumer au grand jour sa perversité managériale grâce à Hubstaff.

Captures d’écran, suivi GPS, pourcentage de productivité

Le principe de la bestiole, comme d’autres du même genre (TimeDoctor/Teramind/ActiveTrack/VeriClock…) ? Espionner, fliquer, épier, guetter, pister le salarié jusque dans ses sous-vêtements par des moyens électroniques d’une sophistication à faire passer George Orwell pour un borgne. Voyez un peu les outils proposés par cette société américaine d’une soixantaine d’employés (tous en télétravail, by the way). Lesquels peuvent toutefois « être désactivés si l’employeur préfère ne pas surveiller l’activité de ses salariés à ce point ». Trop gentil.

  • Captures d’écran régulières des applications utilisées et des sites visitées sur l’ordinateur avec le temps passé à chaque fois
  • Suivi GPS de la position du salarié sur son téléphone portable quand il part en rendez-vous
  • Calcul d’un pourcentage de productivité prenant en compte le mouvement de la souris et le nombre de frappes sur le clavier
  • Cerise sur le clafoutis : envoi d’un rapport quotidien au manager avec le nombre d’heures travaillées, l’indice de productivité, et les sites consultés

MESSAGE DE SERVICE. On arrête ici les grincheux qui vont nous reprocher de pondre un papier de gauchos anticapitaliste. Bien sûr que le passage forcé au télétravail s’est déroulé aussi bien que possible dans une grande majorité des boîtes françaises, avec une hiérarchie qui a fait ce qu’elle pouvait au vu de l’urgence. « Je n’ai pas vu ce genre de dispositifs utilisés en France », nous jure Jean-Baptiste Annat, qui accompagne la mise en place du télétravail de plusieurs grandes entreprises privées comme publiques. « La question du suivi du temps de travail a pu se poser pour les personnes qui ont l’habitude de badger au bureau, poursuit  ce directeur chez Eurogroup consulting spécialisé dans les new ways of working, mais on ne m’a rien demandé de tel ».

Des pratiques surtout répandues aux Etats-Unis

Dans les faits, actuellement, Jean s’appelle le plus souvent John et conduit un pick-up qui pollue quelque part dans le Missouri. « Ces pratiques existent aux Etats-Unis, mais là-bas, le télétravail fonctionne sur une autre philosophie, reprend Jean-Baptiste Annat.Certains salariés opèrent sur tout le territoire et ne se rendent au siège d’IBM ou de Bank of the West que tous les 36 du mois. Ce sont en quelque sorte des télétravailleurs professionnels qui ne voient jamais leur manager. Cela explique le besoin de contrôle important, alors qu’en France, le télétravail est beaucoup moins répandu et reposait jusqu’ici sur l’idée de volontariat ». C’est entendu.

Mais la surveillance électronique en France est DEJA une réalité au regard de la cinquantaine de témoignages que nous avons pu recueillir dans notre appel. Dans le tas, évidemment, pas mal de flicage artisanal à la papa. Rendons ainsi hommage à toutes ces entreprises qui ont cédé à la réunionnite aiguë par visioconférence afin d’être sûr de faire perdre du temps à tout le monde. « Chaque semaine, 2 ou 3 réunions fleuves, sans intérêt, de beaux monologues du boss, qui, toutes les 10 minutes, demande si quelqu'un a des questions, grogne Marc. Évidemment, personne n’en a vu qu’il ne nous apprend rien d’autre que des statistiques de vente qu’on reçoit également par e-mail ».

On découvre aussi le coup de la feuille Excel hebdomadaire « pour indiquer les noms des dossiers traités et les heures passées correspondantes » (Thomas, employé dans un cabinet de propriété industrielle). Et enfin mention spéciale à une filouterie qui nous a souvent été remontée, le très piégeux logiciel de communication Skype qui bascule en mode inactif au bout de cinq minutes à regarder les mouches. Sigrid : « Ma cheffe passe sa journée à scruter le bonhomme vert (En ligne). Dès que tu es en rouge, elle invente un petit motif pour t’appeler et te dire "tu n’aurais pas vu le fichier là et là, j’avais une question." Que du blabla… Au lieu de travailler, elle surveille, et nous on se fait chier à cause d’elle ». Magnifique.

Voilà pour les amuse-gueules. Mais quelle ne fut pas notre surprise d’apprendre que certains patrons sont allés se servir directement dans l’armurerie de 007. Garanti sans trucage.

Hélène, dessinatrice en architecture chez un prestataire graphique :

« Mon employeur a installé un logiciel (Time Tracking) qui signal l’heure d’allumage et d’éteinte de ma machine, qui analyse mon travail à la seconde (analyse du clic), qui signal lorsque la souris ne bouge pas, combien de temps, etc. Le tout est envoyé dans un rapport journalier dès que je me connecte à Internet. Ils savent quel fichier j’ai ouvert, regardé, combien de temps, et si je suis intervenue dessus. Je me sens angoissée à l’idée de commencer ma journée. J’ai le sentiment d’être espionnée, d’avoir à me justifier de tout et de devoir minimiser mon temps de travail puisque je dois gérer mon enfant de 18 mois en même temps ».

Marc, responsable de zone d’une enseigne de franchise :

« Mon entreprise a créé une fonction dans notre logiciel de gestion, un onglet permettant de tracer les appels téléphoniques passés dans la journée. Moi, par exemple, j’avais deux coups de fil par jour de la part de mon responsable (09h30 et 17h). Et lors de celui de 17h, je devais expliquer mes appels passés durant la journée auprès de mes magasins. Un vrai calvaire. »

Dan, salarié dans une grande banque en Ile-de-France :

« Dans mon entreprise, il existe des suivis pour "piloter" notre activité, du type suivi journalier de la production des ventes réalisées, suivi des coups de téléphone (taux de décroché entrant et sortant), suivi et nombre de jours pour la réponse des mails, suivi des rendez-vous pris, avec remontées à la demi-journée au n + 1. On en arrive à des situations ridicules : les conseillers s’appellent eux-mêmes sur le portable pour avoir un bon taux de décroché et fixent des faux rendez-vous pour avoir la paix ».

Bastien, développeur de logiciels dans une TPE :

« Via un logiciel de télémaintenance, mon employeur pouvait à tout instant accéder à mon ordinateur et voir ce que j’étais en train de faire et ce plusieurs fois par jour. Mon manager m’appelait régulièrement en me faisant la remarque que la souris ne bougeait pas beaucoup. On m’a même interdit de prendre contact avec mes collègues alors que nous sommes une petite boîte de 5 personnes et que nous avons l’habitude de travailler en équipe. C’est une situation que je ne souhaite à personne. Aujourd’hui, j’ai vraiment perdu confiance en moi ».

Ces cas, encore isolés, ne surprennent pas Gregor Bouville, maître de conférences en science de gestion à l’Université Paris-Dauphine. « D’abord, la France est un des pays dans lesquels le sentiment de défiance entre subordonnées et managers est le plus fort. Ensuite, on sait bien chez nous que c’est très valorisé de rester le plus longtemps possible au télétravail, c’est même comme ça qu’on évalue l’implication de la plupart de cadres. Il ne faut donc pas s’étonner d’un besoin de contrôle très fort à distance ».

Si ce spécialiste de l’organisation du travail refuse d’avancer ses pions en l’absence d’enquête approfondie sur le télétravail en période de confinement, il nous aiguille sur l’enquête Surveillance médicale des expositions des salariés aux risques professionnels (Sumer) réalisée en 2017. « Elle montre que les télétravailleurs français déclarent plus souvent que l’ensemble des salariés français être soumis à un contrôle ou un suivi informatisé de leur rythme de travail. Ce dernier résultat laisse augurer que le développement du télétravail ira de pair avec celui de la surveillance électronique ».

« Une défaite intellectuelle si on veut parier sur le télétravail intelligent »

Plus récemment, une étude de l’Ugict, la CGT des Ingés Cadres Techs, menée auprès de 34.000 salariés du privé et public pendant le confinement, ne fait pas mention de surveillance électronique à proprement parler. Elle révèle toutefois que 45 % des managers déplorent « un manque d’échanges et d’informations avec les collaborateurs particulièrement problématique lorsque l’on est supposé superviser leur travail », ce qui laisse un boulevard aux applications en tout genre pour scruter la productivité si le télétravail devait s’installer dans la durée dans le contexte actuel.

« Il est prématuré d’arriver à ces conclusions, nuance Jean-Baptiste Annat. Il y a beaucoup d’effets d’annonces de grands groupes sur le sujet, mais je pense que l’équilibre entre le télétravail et le temps de présence au bureau a encore de beaux jours devant lui. Et je ne peux m’empêcher de penser que cette histoire de vouloir contrôler les salariés via des outils à la Big Brother, c’est une défaite intellectuelle si on parle de télétravail intelligent, qui consiste au contraire à responsabiliser les gens et à les mettre en confiance. Sans compter qu’on n’est pas aux Etats-Unis. Dans le droit français, on ne peut pas faire n’importe quoi ».

La CNIL un peu trop permissive ?

Tout juste. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) a prévu un certain nombre de garde-fous censés protéger les salariés en télétravail, dont le principe de proportionnalité et l’obligation d’informer les représentants du personnel. Mais dans un entretien accordé à Libération, Gwendal Le Grand, son secrétaire adjoint, n’a semble-t-il rien trouvé à redire à l’utilisation d’Hubstaff ou de logiciels du même type. « Il n’est pas interdit à un employeur de contrôler et de limiter l’utilisation d’Internet par ses employés. […] Les systèmes de keyloggers (enregistreurs de frappe) sont en général hors limite, mais la surveillance en temps réel n’apparaît pas disproportionnée ». En attendant les possibles recours de salariés devant le Conseil d’État qui ne manqueront pas d’intervenir dans les prochains mois, on s’inquiète sérieusement pour une espèce qui risque de disparaître encore plus vite que la salamandre géante de Chine.

Qui donc ? Le fameux Glandus professionnelus de l’open space, célébré par Corinne Maier au début des années 2000 dans son best-seller Bonjour, Paresse, De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise. Notre coup de fil de conclusion l’amuse beaucoup : « C’est sûr que ces nouveaux outils de flicage limitent potentiellement l’art de savoir glandouiller au boulot. Il va falloir que les petits cyniques, qui ont l’habitude de faire semblant d’être très occupés au bureau et de cirer les pompes au bon moment pour progresser dans l’entreprise, cherchent d’autres chemins vers de nouvelles poches de glande. Mais je garde confiance dans l’inventivité humaine et je suis convaincue que beaucoup de gens trouveront les moyens d’en faire le moins possible. Prions pour que la paresse demeure ». Amen.