Des manifestants ont-ils été contrôlés par la police en raison de leur couleur de peau lors d’un rassemblement à Paris ?

FAKE OFF Une vidéo très vue sur les réseaux sociaux dénonce un contrôle de police qui aurait été effectué sur la base de la couleur de peau

Alexis Orsini

— 

Un cordon de policiers place de la Madeleine, à Paris, en septembre 2019. (illustration)
Un cordon de policiers place de la Madeleine, à Paris, en septembre 2019. (illustration) — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • « La police en France : T’es Blanc ? Tu passes. T’es Noir ? Tu passes pas », affirme la légende d’une vidéo visionnée plus de 50.000 fois sur Facebook. Celle-ci montre des policiers qui semblent empêcher des hommes noirs de sortir d’une station de métro, alors que tous les autres passagers sont libres de poursuivre leur chemin.
  • La scène a été filmée à Paris le 30 mai, à quelques pas d’un rassemblement prévu en faveur des sans-papiers et interdit par la Préfecture de police.
  • Contactée par 20 Minutes, la Préfecture de police n’avait pas donné suite à nos sollicitations avant la parution de l’article.

Postés à la sortie d’une station du métro, des policiers semblent assurer une sorte de régulation du flux de passagers. Mais si les personnes blanches arrivées en haut des marches peuvent quitter la station sans encombre, trois hommes noirs sont quant à eux guidés vers un groupe – lui aussi exclusivement composé d’hommes noirs –, retenu sur le côté par les forces de l’ordre.

« La police en France : T’es Blanc ? Tu passes. T’es Noir ? Tu passes pas. Images de samedi avant la marche des solidarités », dénonce la légende de cette vidéo d’une vingtaine de secondes, visionnée plus de 500.000 fois depuis sa mise en ligne sur Facebook, dimanche 31 mai.

Ces images ont bien été filmées à Paris, le samedi 30 mai, à proximité de la « marche des solidarités » organisée par plusieurs collectifs afin notamment de réclamer « la régularisation des sans-papiers ». Un rassemblement interdit par la Préfecture de police, en raison des risques sanitaires encourus par les regroupements de plus de dix personnes, mais qui a tout de même rassemblé plus de 5.000 manifestants (pour la plupart masqués, à la demande des organisateurs), comme l'a précisé la Préfecture de police à certains médias.

FAKE OFF

La vidéo a été tournée sur la place de la Madeleine, dans le 8e arrondissement de Paris, comme on peut le vérifier sur Google Street View, où l’on retrouve la même enseigne et l’arrêt de bus visibles en arrière-plan.

La place de la Madeleine, sur Google Street View;
La place de la Madeleine, sur Google Street View; - capture d'écran/Google Street View

On aperçoit en outre brièvement les policiers postés en haut des marches et le groupe d’hommes noirs retenus de côté sur une vidéo filmée en direct par la page Facebook Vécu, à partir de 4’46 ci-dessous.

Avant d’être reprise sur Facebook, la séquence virale a d’abord été diffusée sur Twitter, comme a pu le vérifier 20 Minutes auprès d’Ali, le vidéaste ayant filmé la scène à 13 h 54 ce jour-là – les métadonnées de la vidéo faisant foi –, soit environ 30 minutes avant l’heure de lancement officiel de la marche.

« J’allais à la manifestation et je sortais du métro, mais avant même d’arriver à l’extérieur, sur les quais, des personnes hésitaient à sortir. A la sortie, les policiers contrôlaient tous les Noirs. Au début, ils leur demandaient leurs papiers d’identité – ce qui a été mon cas aussi avant qu’on me laisse partir – et ils mettaient de côté ceux qui n’en avaient pas. Puis ils se sont mis à les mettre de côté immédiatement sans rien leur demander ni vérifier leurs papiers. Ce contrôle était problématique car il a clairement été effectué selon un critère de couleur de peau », estime l’étudiant.

Comme on peut le voir sur les images filmées en direct par différentes pages Facebook (notamment à 18’58 ci-dessous), un important cordon de forces de l’ordre déployé devant la place de la Madeleine, à proximité des enseignes Décathlon et Ikea, en bloquait l’accès aux manifestants – les passagers du métro interceptés à leur sortie arrivant eux directement sur la place de la Madeleine, derrière le cordon.

« Des scènes similaires »

Contacté par 20 Minutes, « Graine », photographe au sein du collectif de journalistes indépendants La Meute, qui était présent au sein du rassemblement dès 12 heures, ajoute : « Je n’ai pas vu cette scène en particulier mais plein de scènes similaires. Dès le début, les policiers des Brav-m [Brigades de répression de l’action violente motorisées] ont encerclé le quartier et poursuivaient les sans-papiers. Elles récupéraient directement ceux qu’elle considérait comme des manifestants dans la foule, en allant directement y chercher des personnes noires, y compris dans la file d’attente à l’extérieur du magasin Ikea. »

« Aux alentours de midi, et pendant une bonne demi-heure ou une heure, une dizaine de personnes noires étaient bloquées devant le café Pouchkine par les Brav-m, qui attendaient les CRS. Au début, leur identité était contrôlée et puis il y a eu tellement de monde que les policiers ont créé une nasse rue Duphot, entre Décathlon et le Prêt à manger », poursuit le photographe.

De son côté, après avoir filmé la sortie du métro Madeleine, Ali a suivi le groupe d’hommes noirs alors que les forces de l’ordre les guidaient vers la nasse – comme nous avons pu le vérifier sur d’autres images non mises en ligne : « Ceux qui avaient leurs papiers ressortaient pour la plupart de la nasse du côté de Décathlon, mais je ne sais pas ce qui se passait pour les autres. Sur les trois moments où j’ai filmé ce qui se passait, des policiers m’ont demandé à chaque fois d’arrêter ou de partir, et on a contrôlé mon identité à plusieurs reprises. On a formé un petit groupe et on a fini par marcher vers Opéra, juste après que la police y ait gazé de précédents groupes de manifestants. »

Jointe par 20 Minutes, la Préfecture de police n’avait pas donné suite à nos sollicitations avant la parution de l’article. Elle avait toutefois précisé, samedi en début d’après-midi, que les forces de l’ordre étaient mobilisées à Madeleine pour « faire respecter l’interdiction » de manifestation. Au terme de la journée, qui s’est soldée par des tirs de gaz lacrymogènes sur la place de la République, la Préfecture de police a fait état de 92 interpellations.