« Les périodes de crise économique sont défavorables aux mobilisations », selon le sociologue Baptiste Giraud

« 20 MINUTES » AVEC Le Covid-19 met le monde du travail sous haute tension. Mais les mobilisations collectives qui devraient en toute logique naître de cette situation se heurtent à de nombreux obstacles, selon le sociologue Baptiste Giraud

Propos recueillis par Catherine Abou El Khair

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Baptiste Giraud, sociologue spécialiste des mobilisations collectives, maître de conférence à Aix-Marseille Université
Baptiste Giraud, sociologue spécialiste des mobilisations collectives, maître de conférence à Aix-Marseille Université — DR
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous hebdomadaire « 20 Minutes avec… »
  • Sociologue et maître de conférences à Aix-Marseille Université, Baptiste Giraud est un spécialiste du syndicalisme et des conflits sociaux. Alors que la pandémie a accentué les inégalités face au travail et mis au jour de nombreuses revendications, il ne s’attend pas à une explosion de la colère sociale dans les prochains mois.
  • « Les crises économiques sont défavorables aux mobilisations syndicales », explique-t-il. Peu suivis, en particulier dans le secteur privé, les syndicats ont des difficultés à mobiliser.

Appels à la grève dans les Ehpad Korian, manifestations pour obtenir des primes dans la grande distribution, menaces de mobilisation des personnels soignants… Les salariés qui ont été « en première ligne » attendent que leur engagement au travail pendant la pandémie de coronavirus soit concrètement reconnu.

Sociologue des mobilisations collectives et spécialiste du syndicalisme, Baptiste Giraud, maître de conférences à Aix-Marseille Université, décrypte les revendications en cours. 20 Minutes l’a interrogé sur les issues possibles, dans les mois à venir, de cette « colère sociale » qui monte.

Faites-vous le constat que la pandémie tend les rapports sociaux ?

Elle met d’abord en valeur certaines aspirations, revendications et problématiques qui était jusqu’alors invisibles dans les discours médiatiques et politiques. A l’exception des soignants et de l’hôpital public, qui se faisaient déjà entendre avant la pandémie, le Covid a pris à rebours les représentations autour de la « start-up nation » et la valorisation de l’économie numérique. On a pu voir que la société a fonctionné grâce aux salariés qui occupent en fait les postes les plus difficiles : ouvriers dans la logistique, agroalimentaire, employés de la grande distribution… Le Covid a remis au centre de l’attention des fractions du salariat très largement marginalisées.

Il y a une certaine forme de tension. Des mobilisations se sont déclenchées dans certains hôpitaux, comme à Dieppe, où les personnels qui n’ont pas bénéficié des primes Covid les réclament. Idem dans la grande distribution, où des primes exceptionnelles pour les salariés ont été annoncées mais dépendent d’un certain nombre de conditions.

Les personnels en première ligne sont-ils en position de force pour négocier des acquis ?

La crise a surtout donné un surcroît de légitimité aux revendications du personnel soignant. Aujourd’hui, on voit que le gouvernement multiplie les annonces à leur sujet parce qu’évidemment, le contexte post-Covid rend beaucoup plus difficile d’ignorer leurs revendications, que comprend l’opinion publique. Tout le monde a pu constater que la gestion de la crise a été contrainte par les capacités d’accueil dans les hôpitaux, Emmanuel Macron lui-même l’a reconnu. Il serait politiquement risqué de continuer à les ignorer.

Mais dans le cas des livreurs, ou des salariés de la grande distribution, ce n’est pas parce qu’il y a eu un élan de sympathie à leur sujet que cela va se traduire par des changements en leur faveur.

Va-t-on assister à une explosion de la « colère sociale » dans les prochains mois ?

On est très mal armé, en sciences sociales, pour prédire l’avenir, mais on sait d’expérience que c’est précisément dans ces secteurs où les conditions sont les plus précaires et les revendications légitimes que les capacités à traduire des mécontentements en mobilisations collectives sont en fait les plus difficiles.

Dans la grande distribution, les collectifs de travail sont fragmentés, entre les personnels en CDI et tous les étudiants qui viennent en renfort. Et les organisations syndicales sont plus faiblement implantées dans ces secteurs. Car pour ces salariés, prendre sa carte constitue un risque pour la carrière.

Autre élément, les périodes de crise économique sont plutôt défavorables aux mobilisations syndicales. Dans le secteur privé, les syndicats et les salariés vont être mis sous pression par la baisse de l’activité économique et exposés à un chantage à l’emploi peu propice pour porter des revendications d’améliorations des conditions de travail et des salaires.

Les menaces sur l’emploi vont devenir de plus en plus concrètes. Que risque-t-il de se passer dans les entreprises ?

Les problématiques ne seront pas les mêmes partout. Pendant le confinement, certains secteurs n’ont pas connu de ralentissement de leur activité : en théorie, cela peut nourrir l’aspiration des salariés à avoir leur part du gâteau.

Dans l’industrie, les syndicats conservent une implantation et ont un savoir-faire militant qui n’existe pas dans le secteur privé des services. Mais ils vont aussi se retrouver dans le dilemme classique de la bonne stratégie à adopter face à la menace sur l’emploi. Pour prendre l’exemple du secteur automobile, le fait que les entreprises soient sur des marchés internationaux, soumis à une baisse importante de la demande, met une pression très forte. L’appel à la grève peut être perçu comme le risque d’aggraver une situation déjà tendue, selon la vision défendue par les syndicats réformistes ; tandis que pour les organisations telles que la CGT ou SUD, on estime que c’est en n’agissant pas que l’emploi va être menacé.

Il faut quand même rappeler les tendances lourdes. Contrairement à l’image véhiculée à l’occasion de fermetures d’usines médiatiques ou, cet hiver, par les grèves et manifestations contre la réforme des retraites, on est dans une période historique de basse d’intensité des conflits collectifs du travail. En France, il est aussi difficile de nier la faiblesse du syndicalisme : on ne compte que 11 % d’adhérents.

Au-delà de l’hôpital, il y a le médico-social. Les personnels dans les Ehpad et dans l’aide à domicile ont été en première ligne pendant la crise. Vont-ils se faire entendre ?

C’est une catégorie qui est très diverse, et ces secteurs sont nouveaux. Dans les Ehpad, il y a des hésitations à faire grève. Dans les métiers du care, c’est-à-dire du soin de l’autre, arrêter l’activité ou la ralentir pose des dilemmes moraux, d’autant qu’il y a une obligation de continuité de service.

« Gilets jaunes », manifestations contre la réforme des retraites… Les mois précédant la pandémie ont déjà été mouvementés. Va-t-on repartir de plus belle ?

Vu que la réforme des retraites est suspendue, je ne pense pas que la mobilisation syndicale sous une forme interprofessionnelle va repartir. Quant au mouvement des « gilets jaunes », il a aussi l’air d’être dans une phase de recul. On a pu voir à l’époque que localement, certains militants syndicaux participaient aux mobilisations des « gilets jaunes ». Mais comme ces derniers ne se sont pas structurés, et que les centrales syndicales ont aussi gardé leurs distances, une jonction me paraît difficile.

Comment percevez-vous l’attitude des organisations syndicales pendant la crise ?

Les militants syndicaux étaient mobilisés au niveau de leur entreprise ou de leurs administrations. Le seul élément original que je vois poindre au niveau politique, c’est le plan de sortie de crise sociale et économique proposé par la CGT, Solidaires, la FSU, avec des organisations comme Greenpeace et Attac, dont l’objectif est d’appeler à penser ensemble les problématiques environnementales et sociales. On est sur une autre culture militante. Relier les revendications des salariés avec la défense d’intérêts environnementaux est assez original. C’est sans doute une voie intéressante pour relégitimer leurs revendications, alors que les organisations syndicales sont souvent accusées d’être corporatistes, au détriment de l’intérêt général.

Le gouvernement est-il, selon vous, attentif à la « colère sociale » ?

Jusqu’au Covid, il ne l’a pas été. Il y a eu une écoute de façade concernant les personnels hospitaliers, et pour ce qui est de la réforme de l’assurance chômage et des retraites ou du ferroviaire, le paritarisme a été très mis à mal par le gouvernement.

Le gouvernement a donné des signes de grande conciliation en mettant en suspens la réforme des retraites. Aujourd’hui, il est aussi été forcé de reconnaître, en raison du Covid-19, les conséquences des logiques budgétaires sur l’hôpital. Mais j’attends de voir s’il ne s’agit que d’effets d’annonce.

En apportant un soutien financier massif à l’économie par le biais du chômage partiel, le gouvernement a-t-il voulu à tout prix éviter la colère sociale ?

Je le vois moins comme une mesure sociale qu’économique. Le gouvernement s’est inspiré de la gestion allemande de la crise en 2008. Beaucoup d’enquêtes ont démontré que le dispositif de chômage partiel avait permis aux entreprises allemandes de redémarrer plus vite. Quand Muriel Pénicaud justifie le chômage partiel, elle parle précisément de l’enjeu de garder les compétences. Ce n’est donc pas comme le signe d’un revirement social du gouvernement.

N’assiste-t-on donc pas à une volonté de se réinventer, comme évoqué par Emmanuel Macron lors de ses premières allocutions liées à la pandémie ?

La situation est si inédite que tout le monde s’est dit que ça ne pourra plus jamais être comme avant. Avec la crise, le gouvernement a été pris à rebours sur tout un ensemble de projets, de réformes et de discours politiques. On voit en ce moment les limites de la rationalisation de l’hôpital, l’importance du service public, la mise en valeur de certaines fractions du salariat. Il est obligé d’infléchir son discours. De là à ce que cela traduise un changement de programme, j’attends de voir dans la durée.

Syndicats, organisations patronales et Etat ont une longue pratique de dialogue. Sont-ils capables de trouver des réponses ensemble ?

Comme l’avait montré l’épisode des « gilets jaunes », la crise du Covid met en évidence le besoin de médiateurs et de relais. Par exemple, dans les entreprises, on a pu mesurer à quel point l’absence des CHSCT, remplacés par les CSE, a pu créer des difficultés pour discuter par exemple des modalités d’organisation de la reprise. De ce point de vue, la pandémie a remis en selle les syndicats, qui peuvent se montrer utiles.

Au niveau interprofessionnel, patronat et syndicats vont discuter du télétravail. Mais encore faut-il que le patronat et le gouvernement acceptent de faire des concessions en leur faveur. C’est tout le problème de la présidence Macron. Depuis 2017, on voit la difficulté de syndicats comme la CFDT à légitimer leur position de négociation, tant les contreparties accordées par l’exécutif sont limitées.