Coronavirus : Les masques chirurgicaux mettent-ils des siècles à se décomposer dans la nature ?

FAKE OFF Depuis le début du déconfinement, les masques chirurgicaux jonchent les rues des villes françaises

Aymeric Le Gall

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Illustration d'un masque chirurgical abandonné dans une rue à Paris.
Illustration d'un masque chirurgical abandonné dans une rue à Paris. — PHILIPPE LOPEZ / AFP
  • Depuis le début du déconfinement, on assiste de plus en plus à un phénomène nouveau : le jet de masques sanitaires à même le sol après leur utilisation.
  • Dans un tweet partagé plus de 22.000 fois, un internaute prévient que ces masques mettent 450 ans à se décomposer dans la nature.
  • 20 Minutes fait le point.

EDIT du 20 mai à 18h : ajout de la réponse du ministère de la Transition écologique et solidaire à 20 Minutes.

Les masques chirurgicaux jetables utilisés pour lutter contre le coronavirus sont-ils en passe de devenir les mégots du monde de demain ? C’est la question qu’on peut se poser en arpentant les rues de nos villes (et de nos campagnes, dans une moindre mesure) depuis que ces masques sont disponibles à la vente au grand public dans le commerce ou en pharmacie. En cette période de déconfinement, impossible ou presque de faire 100 mètres sans voir des masques laissés à l’abandon sur les trottoirs ou dans les caniveaux.

Un constat qui préoccupe de plus en plus les Français, comme le montre par exemple ce tweet partagé près de vingt-deux mille fois depuis le 18 mai : « Coucou les porcs, il faut 450 ans à un masque chirurgical pour se décomposer dans la nature #SachezLe ».

Si personne ne semble défendre les pollueurs d’un nouveau genre, certains internautes s’interrogent en revanche sur l’échelle de temps de décomposition évoquée dans le tweet. « J’ai de gros doutes sur cette durée mais ces incivilités n’en sont pas moins détestables », répond par exemple un premier twitto. « Si c’est du polypropylène, une durée de 25 ans serait plus crédible que 450 ans », avance un autre. Alors, qu’en est-il vraiment ?

FAKE OFF

Contacté par 20 Minutes, Jean-François Gérard est catégorique, cette estimation est tout à fait crédible. « Ces masques-là sont en polypropylène, c’est le polymère le plus répandu. Et le polypropylène, c’est tout sauf biodégradable », nous dit cet enseignant-chercheur au sein du laboratoire d’ingénierie des matériaux polymères de l’université de Lyon. D’où cette échelle de temps extrêmement longue. On a entendu parler de 400-450 ans mais c’est possiblement plus que ça. »

« Et puis il faut aussi avoir en tête que quand on parle de biodégradabilité, ça implique d’être dans des conditions favorables à la biodégradation, ajoute-t-il. Si on enterre ces masques au fond du jardin, dans un an, ils sont encore là, intacts. Il faut des conditions de sol, d’humidité, de température favorables, pour promouvoir la biodégradabilité. Ça ne se fait pas dans n’importe quelles conditions. »

« Ce sont des matériaux qui ne se dégradent pas, appuie Antidia Citores, porte-parole de l’ONG Surfrider Foundation Europe, engagé pour la protection des océans. C’est un produit qui, s’il atteint le milieu marin, va rester une menace pour la biodiversité pendant un temps très, très long. Que ce soit les masques, les gants, les blouses, les surblouses, les peignoirs des coiffeurs à usage unique, on est en train de créer un nouveau gisement de déchets. » Jeté à la va-vite dans les caniveaux des villes, « ces masques vont passer dans les eaux d’écoulement, ça va venir boucher les stations d’épuration, comme c’est le cas actuellement avec les lingettes à usage unique que les gens jettent dans les toilettes », poursuit Jean-François Gérard.

Le ministère rappelle les bonnes pratiques

Surfrider a alerté le gouvernement il y a trois semaines sur les risques à la fois sanitaires et environnementaux qu’allait engendrer cette mise à disposition de matériel jetable à usage unique dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. « Force est de constater que, même si on a été des oiseaux de mauvais augure, la réalité corrobore notre intuition. A partir du moment où on consomme du jetable, les gens n’ont pas toujours les bons réflexes. On n’est hélas pas surpris… », déplore la porte-parole de l’ONG. Lors de ses échanges avec le cabinet de la ministre de la Transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne, Surfrider s’est vu assurer que, dans les messages gouvernementaux de rappel des gestes barrières, une mention serait faite au sujet des bonnes pratiques à respecter concernant l’usage du masque.

« Mais le ministère de la Santé joue beaucoup moins le jeu, rien n’est fait pour l’heure au sujet de ces masques qu’il faut jeter dans la poubelle. On trouve ça dommage que les travaux des deux ministères ne soient pas plus convergents », déplore Antidia Citores. En effet, le dernier clip télévisuel de prévention en date a été réalisé au moment du déconfinement et pas un mot n’est donné concernant les bonnes pratiques à avoir au moment de jeter son masque chirurgical.

Après nous avoir rappelés que « le ministère de la Transition écologique et solidaire condamne ces pratiques » et que « jeter son masque par terre, c’est potentiellement faire prendre un risque aux agents chargés de la collecte des déchets et du nettoyage des rues », l’entourage de Brune Poirson a tenu à détailler sa nouvelle campagne de communication sur le sujet. « Le ministère a lancé et travaille sur plusieurs campagnes d’information et de sensibilisation multisupports : digitaux, d’affichage et radio. Une vidéo du ministère sur les bons gestes à opérer pour jeter son masque cumule même, sans sponsoring, plus de 4 millions de vues sur Facebook », explique-t-on du côté de la ministre.

Pour finir, le ministère tient à rappeler les consignes à respecter une fois le masque utilisé : « Ces déchets doivent être jetés dans un sac-poubelle dédié, résistant et disposant d’un système de fermeture fonctionnelle. Lorsqu’il est rempli, ce sac doit être soigneusement refermé, puis conservé 24h. Après 24h, il doit être jeté dans le sac-poubelle à ordures ménagères. Ces déchets ne doivent en aucun cas être mis dans la poubelle des déchets recyclables ou poubelle "jaune" (emballages, papiers, cartons, plastiques). »

Le civisme ou le bâton ?

Si des chercheurs du CNRS, dont Jean-François Gérard, ont mis sur pied dès le début de la crise sanitaire « un groupe pour travailler au recyclage et au retraitement des masques », de nombreuses problématiques (décontamination des masques, maintien d’un pouvoir filtrant raisonnable) restent en suspens. « La meilleure solution, c’est de les jeter et que ça ne se retrouve pas par terre, insiste le chimiste. Je ne suis pas très optimiste, mais il va bien falloir faire passer des messages et en appeler au civisme des gens. On se lave les mains, on met un masque pour protéger l’autre… Mais en le jetant dans la nature, c’est tout l’inverse que l’on fait ! » De son côté, Surfrider « préconise de privilégier l’usage de masques textile réutilisables ».

Et quand le civisme montre ses limites, il reste alors un dernier recours : le bâton. Ainsi, le député LR des Alpes-Maritimes Eric Pauget a déposé lundi une proposition de loi réclamant une amende de 300 euros en cas d’abandon de masque sanitaire au sol. Une loi interdit déjà de jeter ces détritus dans la rue ou en pleine nature mais l’amende s’élève, pour l’heure, à 68 euros.