Déconfinement à Bordeaux : Au Drive-In Festival, 200 voitures entre « Amérique » et « insouciance »

ROULEZ CINE « 20 Minutes » a assisté, samedi soir, à la première projection du Drive-In festival, sur l’immense place des Quinconces à Bordeaux. Sur l’écran, « Hippocrate » en hommage aux soignants

Marion Pignot

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A Bordeaux, certains sont venus en Buick 1962 pour assister à la première du Drive-In Festival, le 16 mai 2020.
A Bordeaux, certains sont venus en Buick 1962 pour assister à la première du Drive-In Festival, le 16 mai 2020. — Marion Pignot
  • Les salles obscures étant fermées pour cause de Covid-19, c’est l’immense place des Quinconces, à Bordeaux, qui s’est transformée, ce samedi soir, en un cinéma à ciel ouvert pour la première étape en France du Drive-In Festival.
  • Les organisateurs de l’événement itinérant et éphémère vont reverser les bénéfices potentiels aux salles de ciné en difficulté et suspendront les rendez-vous dès que ces dernières pourront rouvrir.
  • « 20 Minutes » a assisté à la première du festival durant laquelle était projeté le film Hippocrate, devant près de 200 voitures et 600 spectateurs.

Bordeaux. 20 heures. Extérieur jour. Les premiers spectateurs du premier Drive-In Festival roulent dans le tout nouveau  cinéma de plein air. La place des Quinconces, la plus grande d’Europe, a été choisie pour accueillir les premières dates de l’événement itinérant qui veut soutenir les exploitants en souffrance financière depuis le début de l'épidémie du Covid-19. Les amoureux des salles obscures comme ceux « qui n'ont jamais foutu un pied au ciné » ont répondu présents. Sitôt l’annonce du programme, il y a moins de deux semaines, le Drive-In Festival a séduit Julien, 37 ans : « parce que c’est enfin l’occasion de sortir en faisant un truc sympa ». Le Bordelais et sa compagne, Isabelle, sont les premiers à se poster devant l’écran gonflable de 190 m2.

Projeté ce samedi soir, Hippocrate, en hommage aux  personnels hospitaliers. « C’est ce film qui nous a décidés à venir, même s’il ne nous change pas trop les idées », sourient Etienne et Jérémy. Les deux compères sont soignants et s’octroient leur « première sortie depuis le mois de janvier ». « Ça fait un bien fou d’être là, de voir du monde, d’être dans l’insouciance, assure Etienne, la voix tremblante. Je n’ai pas décroché depuis des mois, j’ai enchaîné les gardes et, ce soir, c’est l’Amérique. »

« Netflix ou Amazon continuent de se régaler »

20h45. Entre chien et loup. Clément, qui coordonne les quelque 50 bénévoles et encadrants de l’association Drive-In Festival lancée pour l’occasion, se détend. « Mon téléphone sonne moins c’est que ça roule », indique celui se dirige vers les membres de la « team accueil » à l’entrée du site. Là, la file de voitures continue doucement d’avancer au rythme des bénévoles qui scannent les billets qui ne peuvent être achetés que sur le Net. La « team sécurité », elle, quadrille l’immense place des Quinconces. Et la « team parking » continue de placer les bagnoles en épi face à l’écran, vérifie si les spectateurs ont des masques à portée de main ou prévient que les sorties seront limitées. Et les pauses pipi interdites sauf « en cas d’extrême urgence », rassure Alexis Delage, l’attachée de presse habituée du festival de Cannes qui a rejoint l’aventure Drive-In Festival dès la genèse du projet.

Le Drive-In Festival a tout fait pour maintenir le respect des gestes barrières même si, parfois, il a fallu baisser les vitres des voitures pour palier les bugs technologiques.
Le Drive-In Festival a tout fait pour maintenir le respect des gestes barrières même si, parfois, il a fallu baisser les vitres des voitures pour palier les bugs technologiques. - Marion Pignot

C’est dans la tête de Mathieu Robinet, producteur de films, que l’idée a germé. Et durant cette première, le Parisien veut rassurer la Fédération des cinémas français qui a tiqué en voyant débarquer un festival avant même l’ouverture des salles et les écologistes (dont l’association Vélo-Cité), qui dénoncent pollution et profits. « Il y a peut-être des incompréhensions mais le but de l’association n’est en aucun cas de concurrencer les cinémas. Nous comptons reverser les bénéfices potentiels aux exploitants qui ne peuvent plus rien payer alors que Netflix ou Amazon continuent de se régaler », se défend Mathieu Robinet. Quant à l’empreinte carbone, « on va la calculer et on la compensera par un reversement aux défenseurs de l’environnement », ajoute le producteur qui se dit adepte du vélo : « Je comprends les inquiétudes mais c’est de la politique. Nous sommes là pour redonner aux Français l’occasion de rêver, de souffler. »

« Franchement, les masques n’est pas pratique pour se rouler des pelles »

21h15. Apéro pour certains. Cécile et Dimitri, 34 ans tous les deux, sont en pôle position pour « profiter de cette récréation offerte aux Bordelais ». Le couple a prévu les bières, les chips, les pop-corn et les sandwichs. Les petites couvertures aussi, au cas où il ferait un peu froid. Plus loin, Nathan et Léa sont déjà sous leur couette flanquée de la bannière étoilée, chaudement installés à l’arrière de leur pick-up. Juste à côté, Justine et Sofiane, 26 ans, boivent un mojito maison à même la gourde. Et la distanciation sociale, les masques ? « Franchement, ce n’est pas pratique pour se rouler des pelles », lâche Sofiane. Venue seule Marie-Clémence préfère, elle, se plonger « dans l’ambiance américaine tranquillement »… avec ses sushis. La Mérignacaise de 32 ans ne va jamais au cinéma mais a trouvé en l’événement « un petit côté rétro séduisant, un moyen de se la jouer Dirty Dancing ».

Nathan et Léa, 23 ans, viennent de Blanquefort, et pour eux le Drive-In c'est l'Amérique.
Nathan et Léa, 23 ans, viennent de Blanquefort, et pour eux le Drive-In c'est l'Amérique. - Marion Pignot

22 heures. Extérieur nuit. Thomas Lilti, réalisateur de Hippocrate, fait son long discours sur écran géant. Le concert de klaxons remercie les soignants. Puis, la bouille de Vincent Lacoste apparaît enfin. Sa voix se fait entendre dans les voitures via la bande FM de l’autoradio. Entre les allées, les bénévoles apportent une radio portative aux quelques spectateurs dont les voitures se mettent automatiquement en veille, toutes les dix minutes. Ceux-là ont allumé leurs warnings pour signaler leur détresse.

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Minuit. Extérieur… froid. Les spectateurs gagnent la sortie. En vingt minutes, la place des Quinconces est désertée. Seules restent deux voitures en rade de batterie mais vite dépannées par Mathieu Robinet et ses câbles de démarrage. Avant de partir, des spectateurs heureux ont donné quelques coups de klaxons. Parmi eux, François et son fils Elie, contents de renouer avec « le cinoche et Vincent Lacoste ». Damien et Adriana, eux, filent vite : « boire de l’eau pendant trois heures n’était pas une bonne idée ». Quant à Isabelle et Sandie, elles vont rejoindre le Médoc. « C’était une belle parenthèse, analyse Isabelle, 39 ans. J’ai été confinée avec les enfants et cette soirée entre copines fait un bien fou. » « On avait fait le tour des plaisirs qu’on pouvait s’offrir à la maison, abonde Sandie, en souriant. Et une fois que tu comprends que le footing ou la plage dynamique ne sont pas faits pour toi, c’est bien de savoir que le cinéma est là. »

Tarifs : 10 euros pour les adultes et 5 euros pour les moins de 18 ans. Réservations sur le site internet via la plateforme Hello Asso : www.driveinfestival.orgProchaine projection, lundi soir, à 21 heures avec Les combattants et, mardi, avec Whiplash.