Déconfinement à Paris: « Il faut les laisser atterrir, on verra pour le programme… » Dans le 20e, une rentrée scolaire tout en douceur

REPORTAGE « 20 Minutes » est allé dans une école maternelle du 20e arrondissement, qui ouvrait pour une vingtaine d’enfants ce jeudi

Julien Laloye
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Les élèves doivent respecter la distanciation sociale en classe.
Les élèves doivent respecter la distanciation sociale en classe. — J.Laloye/20minutes
  • L’école maternelle de la Rue Surmelin, dans le 20e arrondissement de Paris, a rouvert ses portes ce jeudi matin, et 20 Minutes était sur place.
  • Nouvelles règles de circulation dans les locaux, activités séparées, chacun son petit vélo… L’établissement a dû s’adapter pour accueillir les élèves.
  • Une reprise positive pour le directeur de l’école, Charlie Jegondayn, selon qui « les semaines passées loin de l’établissement ont créé des dégâts ».

« Si j’ai touché le masque de Mahaut, je suis censé enlever les gants ou pas ? ». Les portes de l’école maternelle de la Rue Surmelin, dans le 20e arrondissement de Paris, sont ouvertes depuis à peine cinq minutes, mais le regard d’une enseignante crie déjà à l’aide. Le grand tableau juste derrière elle qui rappelle les règles basiques au marqueur rouge n’est pas entré dans ce niveau de détail. Alors va pour une nouvelle paire de gants en plastique, en espérant que la planète lui pardonnera, si elle voit ça. Au moins, l’intendance a suivi. Des gants, des masques chirurgicaux et du gel hydroalcooliques livrés en début de semaine, de quoi voir venir quelques jours.

Une poignée d’élèves rentrent au compte-gouttes, vingt en tout, cinq par classe après décision de l’inspectrice de circonscription, venue passer une tête. « C’était important d’être là pour accompagner les enseignants, ils ont fait un travail formidable pour adapter l’école au protocole sanitaire, souffle Frédérique Pipolo, qui se veut toutefois réaliste. Maintenant on verra en fonction, si un enfant doit se lever en classe, il se lèvera, ils sont impulsifs à cet âge-là ».

Les élèves doivent suivre un sens de circulation précis pour ne pas se croiser.
Les élèves doivent suivre un sens de circulation précis pour ne pas se croiser. - J.Laloye/20minutes

« Les enseignants ont fait un travail d’adaptation formidable »

Pour l’instant, les présents occupent docilement la place qui leur a été assignée sur des bancs à l’entrée. Gommette verte pour Maceo, une Gommette d’écart, puis Gommette rouge pour Maya. Il convient de signaler ici que tout le monde a été brave. Pas de pleurs ou si peu, ni des uns, ni des autres. La mère d’Adèle n’a pas l’air de s’en faire : « J’ai été plutôt rassurée par l’ensemble des nouvelles consignes. Et puis ça me permet de travailler plus sereinement ».

Le père de Mathilde sort d’un tunnel de deux mois de chômage partiel à s’occuper de ses filles 24h/24. Il ne renie pas un « certain soulagement ». On ne juge pas. Nous aussi, on a compté les jours. Sa femme travaillant à l’hôpital, Mathilde fait donc partie des enfants de personnels prioritaires (soignants, enseignants, personnels de crèche, certaines catégories de commerçants), comme l’écrasante majorité de ceux qui sont accueillis ce jeudi, tous niveaux confondus.

On suit les pas des sœurs presque jumelles Aïcha et Marianne, de Maya et d’Elios. Céline, leur maîtresse en petite section, leur apprend les nouvelles règles de circulation en chemin. Des flèches scotchées sur le sol, d’autres sur le mur… La salle de classe semble ressembler à n’importe quelle salle de classe d’avant-Covid pour un œil non averti.

Pourtant, Céline a passé beaucoup de temps à ranger, condamner, délimiter, aménager. Chacun sa petite maison et ses propres activités à plusieurs mètres de distance, pour ne surtout pas se mélanger, ni mélanger les jouets. En poste dans l’établissement depuis 2014, l’enseignante ne pensait sûrement pas commencer un jour une journée par les notions de gestes barrières et de distanciation sociale. Les enfants restent silencieux, pour la plupart, jusqu’à ce que l’araignée Gipsy déride un peu l’atmosphère. Personne ne sort son périscope à bêtises encore, mais ça va mieux.

Les élèves doivent respecter la distanciation sociale en classe.
Les élèves doivent respecter la distanciation sociale en classe. - J.Laloye/20minutes

« On s’est organisé pour toucher la moitié des élèves décrocheurs »

« Je n’aurai pas d’exigence particulière sur le programme. Il faut les laisser atterrir, qu’ils soient contents de leur journée, ce sera déjà ça. Pour certains, je n’avais pas eu de nouvelles de tout le confinement malgré les mails, dit-elle en replaçant la blouse à peinture de Marianne. Mais que voulez-vous, la maman a quatre enfants dans des classes différentes… ». Les fameux décrocheurs, que Jean-Michel Blanquer a promis d’aller chercher avec les dents, pour répondre à tous ceux qui estiment que la réouverture des écoles n’obéit qu’à des impératifs d’ordre économique. A l’école Surmelin, Charlie Jegonday, le directeur, en a identifié 25, sur les 141 élèves inscrits. Beaucoup vivent de l’autre côté de la route, dans un hôtel social qui héberge des familles de migrants. Les parents ne parlent pas souvent français, et les enfants qui viennent d’arriver ont été freinés dans leur apprentissage par le confinement.

« Pour ces familles avec qui il n’est pas toujours facile de communiquer, il y a des enjeux pédagogiques très forts, notamment chez ceux qui doivent rentrer en CP l’année prochaine, explique Charlie Jegonday. Les semaines passées loin de l’établissement créent des dégâts. Certains ont refusé de remettre leurs enfants à l’école, mais on s’est organisé pour essayer d’en toucher la moitié, qui viendront une semaine sur deux. Ce n’est pas énorme, mais on doit d’abord accueillir les enfants prioritaires. Si on arrivait à augmenter un peu la jauge en juin, mettons passer à 30 élèves, on pourrait répondre un peu mieux à cet objectif social ». Cette ouverture des portes, même a minima, permet tout de même « d’envoyer un message positif aux parents », estime le jeune directeur.

Tous les élèves ne sortent pas en même temps profiter de la cour de récréation.
Tous les élèves ne sortent pas en même temps profiter de la cour de récréation. - J.Laloye/20minutes

« Je ne peux pas le prendre dans mes bras, c’est navrant »

Un avis pas forcément partagé par ses équipes. Dans la cour de récréation, Céline nous confie qu’elle ne comprend pas pourquoi le gouvernement n’a pas laissé les enfants chez eux jusqu’à septembre. Moins par rapport au risque sanitaire que par rapport aux contraintes d’enseignement. « Les règles de prudence sont légitimes, bien sûr, mais l’école maternelle, c’est l’apprentissage de la vie en collectivité. Les enfants se nourrissent des interactions, ils en ont besoin, et là, on leur ordonne de ne pas se toucher », lance-t-elle avec une pointe de dépit.

Avec ses collègues, elle a passé du temps à condamner les deux aires de jeu de la cour avec du ruban adhésif blanc et rouge. Ici, pas de grands carrés polémiques comme à Tourcoing pour empêcher les écoliers de trop bouger, mais un vélo étiqueté pour chacun. La dizaine d’enfants peut s’ébrouer presque comme au bon vieux de temps. Une ligne blanche tracée à la craie est censée constituer une séparation entre les deux groupes sortis en même temps, les grands et les petits.

Les aires de jeux dans la cour ne sont plus accessibles.
Les aires de jeux dans la cour ne sont plus accessibles. - J.Laloye/20 minutes

Il n’en fallait pas plus pour leur donner envie de passer de l’autre côté, évidemment. Soudain, une chute à l’arrière. La trottinette d’Elios a lâché. Céline fait un pas vers lui avant de se retenir. « Là, je ne peux pas le prendre dans mes bras pour le consoler, c’est navrant ». Pour ne pas dire frustrant. Quelques minutes plus tard, alors que tout le monde a repris le chemin « de sa petite maison » après un lavage de main obligatoire, Maya prend sa maîtresse par les sentiments, d’une petite voix choupinette à faire craquer même un Jean-Pierre Bacri grognon. « Céline, j’arrive pas à découper, tu peux m’aideeeeeeeeeeer s’il te plaîîîîîîîîîîît ». L’enseignante essaie de lui montrer de loin, mais Maya sort l’arme absolue, les yeux du chat de Shrek. Alors Céline cède. Un petit coup de gel sur les mains, puis elle guide la main de la jeune fille. Promis, on n’a rien vu.