Coronavirus : Quelle place les questions de surpoids occuperont-elles dans le monde d’après ?

ALIMENTATION En France, la majorité des personnes placées en réanimation après avoir contracté le Covid-19 sont en surpoids. Au point d’entraîner une vraie réflexion sur le sujet, loin des réponses simplistes ?

Jean-Loup Delmas

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L'OMS considère le manque d'activité physique comme l'un des deux principaux facteurs responsables du surpoids dans le monde.
L'OMS considère le manque d'activité physique comme l'un des deux principaux facteurs responsables du surpoids dans le monde. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Plus de 80 % des personnes en réanimation en France à cause du coronavirus sont en surpoids ou obèse.
  • Même si d'autres facteurs simultanés peuvent entraîner des complications pour ces malades, ce taux montre la fragilité de cette population, de plus en plus nombreuse notamment en France.
  • Ce problème de nos sociétés va-t-il se placer au centre des débats dans un monde de demain qui aura vu à quel point cela peut constituer un facteur à risque ?

Dans un article du 7 avril, le journal Le Monde, après consultation d’un registre national des malades Covid, alertait sur la très large proportion de personnes en surpoids parmi les malades en réanimation en France, plus de 80 %. Un chiffre marquant la concrétisation de ce que beaucoup de spécialistes pointaient du doigt depuis déjà longtemps : les populations sont devenues plus fragiles sanitairement.

« On considère enfin l’obésité pour ce qu’elle est : une maladie en soi et non un simple facteur de risque de diabète ou de maladie cardiovasculaire », estime la docteure Monique Romon, ancienne présidente de la Société française de nutrition. Pour elle, le risque est clair : les personnes obèses ou en surpoids risquent plus facilement une insuffisance respiratoire proportionnelle à l’importance de leur obésité et ont un risque multiplié par 7 de devoir être intubées en raison de leur détresse respiratoire. Elle conclut : « Cela fait des années qu’avec la Société française de nutrition, nous nous battons pour cette reconnaissance. Il faut cette catastrophe pour que nous commencions à être entendus. »

Une critique de la société plus que de l’individu

On prévient tout de suite, hors de question de tomber dans le pugilat des personnes concernées. Monique Romon met les points sur les « i » des clichés à ce sujet. Les individus en situation de surpoids ou d’obésité, que l’on voit prioritairement dans les services de réanimation (mais pas seulement), « sont majoritairement des personnes en situation de précarité sociale, et leur souci immédiat n’est pas la prévention de la santé car elles ont d’autres problèmes à résoudre, ce sont elles que nous devons accompagner en priorité ».

On précise également, le surpoids n’est pas forcément lié au manque d’activité physique ou à une mauvaise alimentation. Sylvie Benkemoun, psychologue et présidente du GROS (Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids), rappelle qu’il y a des tas de causes et de raisons différentes, et de facteurs différents. Toutes les obésités ne sont pas facteurs à risque pour le Covid, or on les met toutes dans le même panier. »

L’Organisation mondiale de la santé estime dans son bilan d'avril 2020 sur l'obésité que les deux principaux facteurs pour expliquer l’augmentation exponentielle de l’Indice de masse corporelle (un rapport poids/taille) dans le monde (à l’échelle mondiale, le nombre de cas d’obésité a presque triplé depuis 1975, rappelle l’organisation) sont une mauvaise façon de s’alimenter et l’absence d’activité physique.

La santé remise en priorité

En France, 54 % des hommes adultes et 44 % des femmes sont en surpoids ou obèses. Des chiffres similaires – voire encore bien supérieurs – dans les autres pays énormément touchés par le Covid : Italie, Royaume-Uni, Espagne et les Etats-Unis.

En plus d’être une cause directe de morbidité, le surpoids en nourrit d’autres dans le cadre du Covid : maladie cardiovasculaire, diabète, etc. Autant de maladies associées au manque de forme physique, particulièrement dangereuse en période de pandémie. A un point bien pire que prévu, selon la nutriotionniste Nathalie Hutter-Lardeau : « Tous les professionnels de santé savaient bien sûr les risques théoriques d’une population en surpoids. Mais voir une personne de 40 ans en situation d’obésité finir en réanimation, c’est une sacrée prise de conscience. »

Se méfier du tout sanitaire

Pour autant, certains, comme Sylvie Benkemoun, alertent sur le risque que constituerait une réponse uniquement sanitaire et clichée : « Je m’inquiète que le monde d’après continue à vouloir encore plus lutter contre l’obésité mais en reproduisant les mêmes erreurs, avec une même réponse unique et qui feint d’ignorer les multiples facteurs psychologiques et sociaux, au-delà des questions de nourriture et d’activité physique. »

C’est ce manque de réponse « personnalisée » qui expliquerait selon elle l’échec pour le moment des politiques de santé. Elle cite en exemple la chirurgie bariatrique (les opérations au niveau de l’estomac), une réponse de plus en plus invasive face au surpoids, alors qu’elle ne fait pas effet sur le long terme dans plus d’un tiers des cas.

Cachez ce débat que je ne saurais voir

Passé le choc du bilan humain de l’épidémie, quelles leçons en tirerons-nous ? Ce fameux monde d’après verra-t-il la remise en question de ces politiques de santé ? Les « grands sportifs » du confinement, très visibles sur les réseaux sociaux, seront-ils un jour applaudis à 20 heures, dans une société glorifiant la nourriture saine et l’activité physique (ce qui est déjà un peu le cas) ? (Et on ne dit pas ça parce qu’on a enfin validé nos trois séries de dix tractions pendant ce confinement).

Pas si sûr. Si le taux de personnes en surpoids en réanimation a rapidement fait les titres des médias la semaine de l’annonce, le chiffre a ensuite quasiment disparu des débats et des questionnements sur le monde de demain. A la table des accusés des dysfonctionnements de nos sociétés face au coronavirus, la malbouffe et le peu d’activité physique des sédentaires manquent à l’appel. L’ultralibéralisme, la déforestation massive, la mondialisation à marche forcée sont priés de rendre des comptes, mais la remise en question de nos modes de vie, elle, ne semble pas à l’ordre du jour.

L’impossible questionnement de l’Occident

Difficile introspection des sociétés occidentales. Pour Marie-Eve Laporte, maîtresse de Conférences en consommation alimentaire à l'lAE Paris-Sorbonne, « on risquerait de voir cette dénonciation comme un pointage de nos responsabilités personnelles et trouver cela trop culpabilisant. » C’est même tout le risque pour Sylvie Benkemoun, qui s’inquiète d’un monde d’après encore plus stigmatisant et difficile pour les personnes en surpoids : « On est dans une société du tout-sanitaire et du tout hygiénique où on veut agir à la place des personnes fragiles pour leur bien. Je crains qu’on veuille priver les personnes de leur droit de disposer d’elles-mêmes. »

Là encore, Monique Romon met en garde à ne pas assombrir inutilement le bilan, et rappelle que beaucoup est déjà fait : « La politique publique ne se limite pas à juste dire qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour. Le deuxième plan obésité présenté en octobre 2019 décline une série de mesures et notamment l’accompagnement précoce des personnes en situation de surpoids et d’obésité ». D’ailleurs les premières pages de ce plan indiquent, chiffres à l’appui, une stagnation du surpoids en France depuis quelques années, rompant avec des décennies d’augmentation, preuve que le pays a su se saisir un minimum du problème.

Le deuxième plan obésité prenait notamment bien en compte les disparités territoriales et sociales, et pointait une « prise en charge médicale de l’obésité apparaissant comme encore insuffisamment structurée en dehors du secteur hospitalier », en faisant un objectif d’amélioration majeur à l’avenir (le plan court jusqu’en 2022). Monique Romon le reconnaît, « malheureusement les moyens pour réaliser cette politique ne sont pas encore au rendez-vous. »

Des changements déjà perceptibles ?

Une métamorphose de notre société est-elle alors possible dans le monde de demain ? Cette épidémie, qui a mis sur le devant de la scène la parole médicale, pourra-t-elle nourrir ce débat ? « Il faudrait que cette crise permette d’enfin identifier les problématiques de l’obésité pour mieux la comprendre, afin d’y fournir des réponses adaptées, moins dans l’injonction et plus dans la compréhension », espère de son côté Sylvie Benkemoun.

Nos modes de vie n’ont-ils pas déjà commencé à changer, lors du confinement ? « Le fait de ralentir, de prendre le temps de cuisiner de vrais repas, de se poser pour manger est une bénédiction pour la santé. Il est possible qu’après tout ça, la population garde les bonnes habitudes : manger plus local, se faire à manger soi-même… », veut croire Nathalie Hutter-Lardeau.

S’il faut temporiser dans nos assiettes, Marie-Eve Laporte pose la question à 100.000 dollars. « Si on ne se saisit pas de cette tragédie pour mettre ces problèmes au cœur du débat, quand le ferons-nous ? »