Déconfinement : Est-il plus risqué pour les enfants de rester chez eux que d’aller à l’école, comme l’affirme Blanquer ?

FAKE OFF Les récents propos du ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer au sujet de la réouverture des écoles ont suscité de nombreuses interrogations sur les réseaux sociaux

Aymeric Le Gall
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Le ministre de l'Education nationale était en visite dans une école parisienne, le 11 mai 2020.
Le ministre de l'Education nationale était en visite dans une école parisienne, le 11 mai 2020. — JOEL SAGET / AFP
  • Ce lundi le ministre de l’Education nationale a déclaré que, selon la Société française de pédiatrie, il y avait « plus de risques à rester chez soi qu’à aller à l’école ».
  • Si la SFP est effectivement favorable à la réouverture des écoles primaires décidée par le gouvernement, elle n’a en revanche jamais dit que les enfants avaient moins de risques à retourner en classe qu’à rester confinés à la maison.
  • Des risques psychologiques et physiques peuvent en revanche se faire ressentir chez certains enfants après près de deux mois de confinement.

C’est la petite phrase de ce début de semaine qui agite les parents français, alors que la rentrée des classes a débuté ce mardi dans la majorité des écoles primaires du pays. Invité à s’exprimer sur le sujet sur Europe 1 lundi matin, le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer a déclaré que selon « la société française de pédiatrie et de nombreux pédiatres et scientifiques, il y a plus de risques à rester chez soi qu’à aller à l’école (…) à condition de respecter un protocole sanitaire très strict ».

Après deux mois de confinement durant lequel le gouvernement n’a cessé de rappeler aux Français l’importance de rester chez soi pour lutter contre la propagation du Covid-19, le message a de quoi surprendre sur la toile. « Dans ce cas, si on pousse sa logique, il y avait plus de risques à être confinés qu’à vivre librement ??? », se demande un utilisateur de Facebook. « Ou comment adapter son discours en fonction des objectifs à atteindre, cela deviendrait presque pathétique s’il ne s’agissait pas de notre vie et de celle des enfants », réagit une autre.

Il n’y a d’ailleurs pas que les internautes à s’être étonnés de la communication du ministre de l’Education. « Après deux mois de confinement venir expliquer qu’"il y a plus de risques à rester chez soi que d’aller à l’école"… il fallait oser. Une fois de plus la doctrine change au doigt mouillé, alimentant une défiance croissante », a par exemple tweeté Olivier Faure, le patron du Parti Socialiste.

FAKE OFF

Contacté par 20 Minutes, le ministère de l’Education nationale nous a simplement renvoyés vers deux liens sur lesquels s’était appuyé Jean-Michel Blanquer avant de faire cette déclaration. Le premier est le témoignage de Jean-Paul Stahl, professeur de maladies infectieuses et tropicales au CHU de Grenoble, qui déclarait effectivement sur France Info le 6 mai dernier que « laisser les enfants chez eux (…) leur ferait courir un risque supplémentaire ». Le second renvoie à une « une note explicative à destination des personnels médicaux afin de présenter les spécificités du Covid-19 chez l’enfant », émise par la Société Française de Pédiatrie « à la demande du ministre de l’Education nationale et de la jeunesse, Jean-Michel Blanquer ».

Que dit alors cette note ? Que « l’enfant représente une très faible part (1 à 5 %) des cas diagnostiqués [de Covid-19] dans le monde. » « En France, les cas pédiatriques représentent moins de 1,5 % des cas rapportés dans la tranche d’âge 0 à 19 ans, poursuit la Société française de pédiatrie, avant de préciser : cette proportion est certainement sous-estimée, car les enfants font souvent des formes peu symptomatiques ou asymptomatiques. Ils sont donc moins susceptibles d’être testés par prélèvement nasopharyngé. » Et de conclure : « Au regard des études actuelles, il n’est pas possible de mesurer l’effet de la fermeture des écoles sur la diffusion du virus. Par ailleurs, il n’y a pas d’étude évaluant l’impact épidémique de la réouverture des écoles. Il est cependant possible que le rôle des enfants dans la transmission du virus COVID-19 soit moins important que celui des adultes. »

De quels risques parle-t-on ?

On le voit, à aucun moment la Société française de pédiatrie ne dit formellement qu’il y a moins de risques pour un enfant d’aller à l’école que de rester chez lui. La seule phrase se rapprochant le plus de ce que le ministre a déclaré est celle de Christelle Gras-Le Guen, vice-présidente de la SFP dans un entretien accordé au site theconversation.com : « Étant donné les recrudescences de violences conjugales et de maltraitance infantile observées depuis la mise en place du confinement, pour certains enfants le véritable risque, malheureusement, serait même plutôt de rester chez eux… ».

C’est là toute l’ambiguïté de la déclaration du ministre de l’Education nationale. « Tout dépend en fait de quels risques on parle, explique la pédopsychiatre et épidémiologiste Viviane Kovess-Masfety. Si l’on parle de risques sanitaires pour les enfants d’attraper le Covid-19, il semble qu’il n’est effectivement pas énorme. De l’autre côté, le risque pour la santé mentale de l’enfant, pour ses cognitions, il est réel. Vous avez des gosses qui n’ont pas vu leurs copains depuis des mois, qui n’ont pas été en classe, sans parler des conditions de travail à la maison qui ne sont pas toujours simples pour tous les enfants… »

Pour bien comprendre les propos du ministre, il faut donc prendre la déclaration dans son intégralité. On se rend compte alors que Jean-Michel Blanquer faisait bien allusion aux risques dans leur globalité et pas seulement aux risques sanitaires. « Vous avez des soins [autres que Covid] qui ne sont pas faits, vous avez des enfants qui connaissent des problèmes alimentaires, vous avez des enfants qui connaissent des violences intrafamiliales, tous ces sujets-là il faut bien les avoir à l’esprit », disait-il ainsi sur Europe 1.

On peut aussi ajouter les accidents domestiques à cette liste, notamment les accidents domestiques graves (défenestrations, chutes, brûlures), qui sont en hausse depuis le début de l’épidémie dans l’hexagone, comme l’a indiqué le service des urgences pédiatriques de l’hôpital Purpan de Toulouse à la fin du mois d’avril.

Les pédiatres favorables à la réouverture des écoles

Pour en revenir à Jean-Michel Blanquer, celui-ci a reçu le soutien de la Société française de pédiatrie par la voix de son vice-président, le professeur Robert Cohen. « On est complètement d’accord avec ce qu’a dit le ministre, c’est la position générale de l’ensemble des pédiatres qui sont représentés par la Société française de pédiatrie et par l’association française de pédiatrie ambulatoire », nous a-t-il déclaré.

« On n’a jamais dit qu’il n’y avait pas de risques pour les enfants à retourner à l’école, on a dit que le risque de transmission et de contamination est moindre chez l’enfant que chez l’adulte, précise-t-il. Et ce risque est tellement inférieur aux bénéfices qu’on peut attendre d’un retour à l’école sur la santé à la fois des enfants les plus fragiles mais aussi de tous les autres, que la réouverture des écoles nous semble être une bonne décision. »

Rappelons cependant que, pour l’heure, aucune étude n’est venue étayer cette théorie. Le Conseil scientifique, sur lequel s’appuyait le gouvernement depuis le début de la crise pour prendre des décisions au sujet du confinement, avait d’ailleurs préconisé que les crèches et les écoles restent fermées jusqu’au mois de septembre.