« Je reste en télétravail », « Je ne sais toujours pas quand je pourrai rejoindre mes proches »… Les déçus du déconfinement se confient

VIE D'APRES La France se remet progressivement en mouvement après un confinement de 55 jours, mais le retour à la vie d’avant n’est pas pour tout de suite

Delphine Bancaud

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Une femme à sa fenêtre.
Une femme à sa fenêtre. — Pixabay
  • Les Français attendaient le déconfinement comme un jour libérateur, et ils avaient des projets plein la tête pour ce lundi 11 mai et les jours suivants.
  • Mais avec un déconfinement très progressif et très encadré pour limiter la propagation du virus, beaucoup ont dû revoir leurs prétentions à la baisse. Avec des déceptions à la clé.

Une fête avec leurs meilleurs amis jusqu’au bout de la nuit, un retour en fanfare au boulot, une journée à buller sur la plage… Ils attendaient le déconfinement comme un jour libérateur et ils avaient des projets plein la tête pour ce lundi 11 mai et les jours suivants. Surtout après deux mois passés à la maison à tourner comme des lions en cage, à suivre des cours de gym un peu cheap devant la télé et à compter les kilos pris à cause des bons petits plats de confinés gourmands.

Mais avec un déconfinement très progressif et très encadré pour limiter la propagation du virus, beaucoup ont dû revoir leurs prétentions à la baisse. Et leur quotidien ne va pas vraiment être métamorphosé par rapport à la semaine dernière. C’est le cas de Sandrine, qui a répondu à notre appel à témoins : « Pour moi, ça ne va pas changer grand-chose : je ne peux plus faire de handball, ni de natation, mes cours de chinois sont reportés en septembre et pour l’instant, les repas entre copains ne sont pas trop prévus ». Pour Clara, étudiante à Toulouse, qui s’est confinée chez ses parents, pas moyen de retrouver son appart : « Aujourd’hui, être déconfinée ne change rien, je ne peux pas aller à la plage, ni retourner dans mon appartement. Il n’y a plus d’envie de bouger, car nous ne sommes pas libres. De nature dynamique, le sport et la danse me sauvent pour m’évader avec ma petite sœur ». Une déception qui est ressentie différemment selon les personnalités, explique la psychothérapeute Virginie Bapt : « C’est le drame des optimistes d’être souvent déçus. Ils ont fantasmé la date butoir du 11 mai en pensant qu’elle allait leur offrir les mêmes possibilités que la vie d’avant confinement. Les personnes habituellement plus réalistes ont appris à vivre autrement pendant le confinement et à envisager les choses au jour le jour avec prudence. Ce qui a limité leur désappointement ».

« Je ne sais toujours pas quand je pourrai rejoindre mes proches »

Pour ceux qui rêvaient de nager dans l’Atlantique, c’est plutôt la douche froide qui les attend. Pas de dépaysement en vue pour Pierre : « On ne peut pas aller dans notre résidence secondaire qui est à 300 km ». Et beaucoup de nos lecteurs. Les retrouvailles avec des proches doivent encore être reportées. « J’avais prévu de rejoindre ma famille et mes amis dans ma ville d’origine, qui est située à plus de 300 km de chez moi. Je ne les ai pas vus depuis des mois, et à cause de la règle des 100 km à ne pas dépasser, je ne sais toujours pas quand je pourrai rejoindre mes proches… », déplore Sophie. Pour Arnaud, ce report est aussi vécu durement : « Ce déconfinement progressif, je l’attendais comme le messie. Mes amis, ma famille et la femme de ma vie me manquent. Mais tout ce petit monde est à plus de 100 km et j’en suis réduit à espérer encore que le 2 juin, on nous permette enfin de pouvoir rejoindre ceux qu’on aime ». Et même si chacun garde un lien avec ses proches, grâce au téléphone ou aux appels visio, cela ne remplace pas les contacts directs : « La dimension corporelle est très forte dans les relations humaines. Le fait d’embrasser l’autre, de le toucher est très important et ne pas pouvoir le faire pendant une longue période est forcément douloureux », souligne virginie Bapt.

Et le fait que la reprise de l’école ne soit pas possible pour tous les enfants empêche certains parents de reprendre un peu plus d’oxygène, à l’instar de Delphine : « Je reste en télétravail à temps partiel, car le carnet de commandes de mon entreprise ne s’est pas beaucoup rempli et mes deux enfants de 5 et 9 ans restent à la maison, car leurs écoles ne rouvrent pas pour le moment. Ils nous demandent de pouvoir aller à l’école et nous ne savons pas quoi leur répondre. La situation se corse même un peu car avec la réouverture progressive de nos clients et fournisseurs, je suis plus sollicitée que durant ces dernières semaines. Bref, le 11 mai n’a rien changé », déplore-t-elle. Et pour une autre de nos lectrices, Delphine, la situation est encore plus handicapante : « Mon fils qui est en petite section, ne reprend pas l’école. Du coup, je ne peux pas chercher du travail et mes droits au chômage finissent cet été », s’inquiète-t-elle.

« Il faut accepter le fait que cette période d’incertitude va durer encore longtemps »

Certains voient même le déconfinement comme un recul en arrière, comme Pierrick : « J’ai même l’impression que j’ai perdu en liberté sachant que désormais, on impose le port d’un masque dans les transports (mon bus de retour était plein et la distanciation sociale plus respectée…). On va nous demander à quelle heure on commence le travail, à quelle heure on le finit pour pouvoir prendre les transports en commun, sachant que j’exerce une profession où on sait à quelle heure on arrive, mais pas à quelle heure on part. Et on va nous demander à moi et mes collègues de rattraper le retard accumulé ces deux derniers mois ». Pour apprendre à mieux vivre cette période de déconfinement et supporter que certaines frustrations durent encore, Virginie Bapt avance quelques conseils : « Il faut d’abord accepter le fait que cette période d’incertitude va durer encore longtemps et se consoler en se répétant que tout le monde est logé à la même enseigne et ressent des frustrations. Il faut aussi en profiter pour s’interroger sur l’intensité de notre vie sociale : a-t-on vraiment besoin de toutes les sorties que l’on faisait avant ? Qui a-t-on vraiment envie de revoir en priorité. Cette période est vraiment une chance pour se repenser », insiste-t-elle.

Mais si ce déconfinement n’est pas le retour à la vie normale, certains prennent leur mal en patience, comme Marie-Laure : « On a suffisamment entendu que le 11 mai ne serait pas le 8 mai 1945. Alors je n’attends rien d’autre qu’un peu de civilité de la part des gens ». Même patience de la part de José : « Il faut faire redescendre doucement les anxiétés tout en gardant la vigilance, se détendre un peu en gardant les mêmes protections ». Et d’autres regardent le verre à moitié plein, comme Isabelle : « Il y a quand même une chose agréable à noter : plus besoin de remplir cette fichue attestation à chaque fois qu’on met un pied dehors ! ». Quant à Domi, il savoure quelques menus plaisirs retrouvés : « J’ai fait ma première balade en liberté vers chez moi, pas le nez collé sur la montre, ça m’a fait un bien fou », confie-t-il. Une attitude positive que salue Virginie Bapt : « Il faut se raccrocher à l’idée que l’on dispose d’un terrain de jeux un peu plus large que la semaine dernière et accueillir avec enthousiasme chaque petit bonheur retrouvé ».