De longue date, les services de renseignement surveillent le risque sanitaire (illustration)
De longue date, les services de renseignement surveillent le risque sanitaire (illustration) — NICOLAS JOSE/SIPA

RENSEIGNEMENT

Coronavirus : Ignorés sur le risque sanitaire, les services de renseignement vont devoir monter en puissance

Echaudés par l’ampleur de la crise, les gouvernements pourraient désormais leur confier un rôle croissant dans la surveillance du risque sanitaire

Les services de renseignement mondiaux n’ont pas échoué à voir venir le coronavirus mais ils ont été ignorés par les gouvernements. Echaudés par l’ampleur de la crise, ces derniers pourraient désormais leur confier un rôle croissant dans la surveillance du risque sanitaire. Un patient-zéro inconnu, l’origine de la maladie débattue, des Etats parfois surpris comme au saut du lit : le Covid-19 a pris une partie de l’humanité à défaut.

Mais pour les espions, qui font profession de vigilance, « c’est un problème de définition et de prévoyance des politiques, pas des services », rétorque Alain Chouet, ancien haut responsable des services extérieurs français (DGSE), agacé que les soupçons puissent peser sur ses anciens collègues. « Des épidémies, on en a une en moyenne tous les 5 ans, ça aurait dû être une préoccupation des autorités politiques françaises ».

Des rapports pas assez pris au sérieux

Confirmation du professeur Robert Blendon, de l’université de Harvard, qui relève que les services américains avaient depuis longtemps identifié le risque épidémique et « prévenu le président Donald Trump qu’ils avaient des preuves d’un potentiel d’épidémie en gestation ».

De longue date, les services surveillent le risque sanitaire. Le renseignement américain s’est par exemple intéressé de près au VIH. Et « à la fin des années 1990, des rapports lient la sécurité sanitaire aux risques de famine, de sécheresse, voire à la guerre », rappelle Damien Van Puyvelde, maître de conférences en renseignement et sécurité internationale à l’université de Glasgow (Ecosse).

En janvier 2000, un rapport de la CIA faisait le point sur la menace posée par les maladies infectieuses au niveau mondial. Tout ce travail « aurait mérité qu’on la prenne plus au sérieux » dans les chancelleries, estime-t-il.

Mais d’une manière générale, regrette Robert Blendon, les responsables politiques élus rechignent à mobiliser d’importants budgets pour une menace hypothétique. « La vraie question est de savoir si nous allons apprendre et investir, pour que dans 5 ou 10 ans, quand quelque chose comme ça se produira de nouveau, les pays puissent réagir très vite ».

Risque sanitaire

Désormais, l’impact économique, social et géopolitique du nouveau coronavirus est tel que le sujet risque de s’ajouter à la liste des priorités des services de sécurité, riches en renseignement humain, imagerie satellite, signaux électromagnétiques, surveillance des réseaux sociaux, données de connexions. « Ces moyens pourraient être particulièrement utiles lorsqu’un pays essaye de cacher l’ampleur d’une épidémie », relève ainsi Damien Van Puyvelde.

Pas négligeable, au vu de l’opacité de la gestion de la maladie par de nombreux pays, des critiques qui pèsent sur l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de la multiplicité des stratégies nationales, érigées souvent par les Etats sans concertation avec leurs voisins. Le 11 septembre 2001 avait bouleversé le paradigme du contre-terrorisme. Le Covid-19 fera-t-il basculer l’anticipation du risque sanitaire dans une nouvelle dimension ?

En Russie, « une nouvelle priorité sécuritaire émergera » pronostique Vadim Koziulin, expert en sécurité au centre PIR, un think-tank indépendant de Moscou évoquant la création à venir de « nouveaux départements sur la sécurité épidémiologique » par des services russes chargés de longue date d’être vigilants sur les risques nucléaires et biologiques.

« Le choc de la pandémie engendrera une demande d’implication nouvelle des acteurs de la défense et de la sécurité sur ces enjeux, y compris de la part des services de renseignement », renchérit pour sa part l’Institut de recherche stratégiques de l’école militaire française (IRSEM), dans un document mis en ligne jeudi.

« On est condamné à collaborer et à se faire confiance »

Arguant lui aussi que la crise « ne peut être considérée comme une erreur du renseignement », il relève qu’elle « pourrait relancer les velléités d’acquisition d’armes biologiques par des acteurs non étatiques. Il s’agit d’un enjeu direct de contre-prolifération ». Reste une question, pas si anodine : si la vigilance s’accroît, les médecins feront-ils du renseignement ou demandera-t-on aux espions de faire de la médecine ?

« Les médecins aiment partager ce qu’ils savent, voire le publier, ce qui donne de l’urticaire à tous les officiers de renseignement », s’amuse Benjamin Queyriaux, médecin épidémiologiste, ex-conseiller médical de l’Otan à Bruxelles. Les deux mondes vont devoir partager informations et préoccupations, insiste Benjamin Queyriaux. « Si on veut progresser, on est condamné à collaborer et à se faire confiance ».