Coronavirus : « J’ai déjà perdu 7.000 euros », « Je suis obsédé par l’idée de jouer »… La dure réalité du confinement pour les accros aux jeux

ADDICTION Libido, alcool, drogues… L’enfermement aura eu un impact sur toutes sortes d’addictions. Les jeux d’argent ne font pas exception

Pierre Cloix

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Certains «accros» se rabattent sur les jeux en ligne
Certains «accros» se rabattent sur les jeux en ligne — JS EVRARD/SIPA
  • Depuis bientôt 50 jours, la France est confinée.
  • Sevrage ou jeu en ligne, les joueurs compulsifs se sont retrouvés face à leur addiction.
  • Certains redoutent le déconfinement, qui pourrait être une nouvelle épreuve.

L’angoisse. La France confinée depuis plus d’un mois pour ralentir la propagation du coronavirus, chacun aura pu faire l’expérience de se retrouver seul. Sauf que, pour certains, cela signifie aussi faire face à des démons particulièrement retors. On aura beaucoup parlé des changements que le confinement a provoqué sur la consommation d’alcool, de drogues ou de tabac. Mais les «  accros » aux jeux d’argent, de hasard et autre paris se sont, eux aussi, retrouvés confrontés à leurs addictions. Parfois brutalement.

De ce sevrage forcé aura découlé une profonde détresse, mais aussi une ruée vers des jeux de « substitution ». Internet est devenu, pour Benjamin comme pour d’autres, un casino à ciel ouvert : « Depuis le début du confinement j’essaye de canaliser le manque par des tours de passe-passe, le casino a été remplacé par les parties de poker en ligne jusqu’à pas d’heure. Les paris sur les matchs de sports sont compensés par un achat encore plus important de jeux à gratter. Psychologiquement, le confinement est difficile puisque étant isolé, je n’arrive pas à me contrôler et je suis obsédé par l’idée de jouer. », Admet-il. Un besoin quasi-physique partagé par Brian : « Le premier mois m’a permis un léger sevrage mais le manque est arrivé de façon puissante après la 4e semaine. J’ai commencé à déposer de l’argent sur un site de machine à sous en ligne… J’ai aussi fortement joué au loto en prenant 30 grilles d’un coup à plusieurs reprises et des carnets complets de jeux à gratter. »

De grosses sommes perdues

Forcément, ces pulsions s’accompagnent de pertes pécuniaires conséquentes pour les « addicts » : « Je suis accro aux jeux d’argent depuis plus de 30 ans et pour moi le confinement a été catastrophique. Je me suis tourné vers le poker en ligne et j’ai déjà perdu 7.000 euros », déplore Nicolas.

Sur ces mêmes sites en lignes, Romé et ses amis ont « tous perdu plusieurs milliers d’euros ». Ils leur reprochent d’ailleurs un système qui encourage à jouer, avec « des semaines d’attentes » pour récupérer ses gains. Benjamin, qui nous faisait part de son désarroi plus tôt, raconte même qu’il peut lui arriver « de miser 200 euros au poker en l’espace de 5 minutes, pour satisfaire une pulsion. »

Lucia Romo, psychologue et professeur des universités en psychologie clinique spécialisée dans les addictions, souligne également que « l’absence de cadre social au jeu, avec, par exemple, des horaires de fermeture ou un proche qui pourrait calmer la frénésie du joueur, encourage les fortes dépenses. »

Une lueur d’espoir ?

Toutefois, d’autres « accros aux jeux » semblent avoir trouvé dans le confinement une opportunité de surmonter leur addiction, ou du moins de tenter de le faire. « Je remercie ce confinement parce que c’est la plus longue période de ma vie où je n’ai pas mis les pieds dans un casino depuis mes 18 ans (j’en ai 37) mes finances vont mieux et je me sens mieux. Espérons juste ne pas y retourner en courant dès la réouverture du casino », souffle Laurent.

L’espoir s’accompagne donc d’une crainte, celle de rechuter, que partage Gaston : « Depuis maintenant 6 semaines, je dors beaucoup mieux car mes démons et mes angoisses nocturnes liés au jeu ont disparu. Il m’arrive même, comme un ancien fumeur, de rêver que j’ai joué et de me réveiller honteux de cette situation mais soulagé que cela ne soit qu’un cauchemar. Je crains le déconfinement car cela risque d’être d’une nouvelle épreuve pour moi. J’ai peur de ne pas pouvoir me maîtriser et de rechuter. Dans ce cas, la détestation de soi risque d’être encore plus forte car j’aurai foutu en l’air deux mois de sevrage et de combat. »

Un retour de bâton que Jordan, qui travaille dans un casino, pense inéluctable : « Je suis à peu près sûr que l’argent économisé pendant cette période leur servira, pour la majorité, à jouer plus fort et plus longtemps à la réouverture des casinos. »

Le danger de « vouloir se refaire »

Un tel empressement serait, selon Lucia Romo, le pire scénario possible : « Le confinement aura créé des frustrations supplémentaires, tout en conservant la croyance erronée selon laquelle seul le jeu pourra leur permettre de « se refaire ». S’ils ont dépensé de grosses sommes en ligne pendant ces quelques semaines, le danger est que les joueurs compulsifs tendent vers un relâchement total le 11 mai et qu’ils se ruent vers le jeu pour récupérer ce qu’ils ont perdu durant cette période. » Pour elle, un contrôle des publicités, ainsi que davantage d’information sur les lieux de soin et lignes d’écoute, pourraient être nécessaires en sortie de confinement. Histoire d’éviter que des personnes, déjà en difficulté, ne sombrent davantage dans l’addiction.

Pour rappel, si vous en ressentez le besoin, il est possible de contacter « Joueurs Info Service » au 09 74 75 13 13 entre huit heures et deux heures du matin.