Coronavirus : Oui, cette photo d'un bus bondé en Ile-de-France a bien été prise en plein confinement

FAKE OFF Le cliché d’un bus bondé circulant en Seine Saint-Denis circule depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux. Il préoccupe à la fois les usagers des transports en commun et les salariés de la RATP

Aymeric Le Gall

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Photo du bus 152 pendant le confinement, publiée sur la page Facebook de la CGT RATP Bus Flandre.
Photo du bus 152 pendant le confinement, publiée sur la page Facebook de la CGT RATP Bus Flandre. — CGT RATP
  • Postée sur la page Facebook de la CGT RATP, une photo montrant un bus de la ligne 152 bondé dès le petit matin a scandalisé les internautes.
  • D’autres photographies de situation similaire circulent un peu partout sur les réseaux sociaux.
  • A quelques jours du début du déconfinement, les salariés de la RATP s’inquiètent des risques qu’ils encourent et de l’impossibilité de faire respecter les mesures de distanciation sociale

Une photo postée sur Facebook, sur le groupe « CGT RATP Bus Flandre »​, et partagée près de 1.000 fois a beaucoup fait réagir les utilisateurs. On y voit un bus plein à craquer circulant en Ile-de-France pendant le confinement avec ce commentaire : « Bus 152 Blanc-Mesnil -> La Villette ce matin 5 h 30 : voilà les conditions criminelles dans lesquelles voyagent les travailleurs du 93 ! Imaginez le 11 mai ! Rappel : les masques ne remplacent pas les distances de sécurité ! Que fait la RATP ? ».

FAKE OFF

Contacté par 20 Minutes pour évaluer la véracité de ce cliché, cette antenne de la CGT RATP a accepté de nous fournir les métadonnées de la photographie. Celle-ci a bel et bien été prise le 21 avril à 5 h 45 du matin. « Sur pas mal de lignes de bus de banlieue, la photo correspond à une réalité quotidienne, explique Cemil Kaygisiz, délégué syndical CGT à la RATP. On demande aux collègues de nous envoyer les photos de situations qui leur paraissent anormales et on les recense. Quand on poste des photos, on vérifie si ce n’est pas un fake. On n’a aucun intérêt à propager de fausses photos. »

Pour appuyer son propos, celui-ci nous a fait parvenir d’autres clichés montrant des situations similaires, principalement en Seine-Saint-Denis où une partie importante de la population ne peut télétravailler et doit se rendre quotidiennement dans la capitale pour continuer à faire tourner les activités essentielles. Cette situation interpelle les internautes en prévision du déconfinement annoncé le 11 mai prochain, notamment sur la question de la distanciation sociale, visiblement d’ores et déjà impossible à respecter dans certains départements d’Ile-de-France.

Pas uniquement les internautes, d’ailleurs. « Le 152 est plein à craquer dès 5 h 30 du matin et on est encore en période de confinement. Qu’est-ce que ça va être alors à partir du 11 mai ? », s’interroge Ahmed Berrahal, chauffeur de bus et délégué syndical CGT. Pour lui, l’objectif du respect de la distanciation sociale dans les transports en commun en Ile-de-France relève de la chimère ou de la douce naïveté : « Je ne vois pas comment dire aux usagers de rester à un mètre ou deux les uns des autres. Ils sont serrés comme des sardines, comment on fait ? »

Sur ce point, la présidente de la RATP ne peut qu’acquiescer. Invitée sur France Inter ce vendredi, Catherine Guillouard est allée droit au but : « Ce n’est absolument pas une question de rentabilité, c’est une question de faisabilité. Si on devait appliquer la distanciation sociale, c’est simple, on ne pourrait produire que deux millions de voyages par jour », annonce-t-elle.

Or, l’objectif fixé pour la RATP par le gouvernement en vue du déconfinement est celui du retour à un trafic équivalent à 70 % des circulations en temps normal, soit environ 8 millions de voyages par jour (contre 12 millions habituellement). Si la distanciation sociale semble impossible à faire respecter, la direction de la RATP souhaite que les masques soient obligatoires pour tous les usagers à partir du 11 mai.

Les syndicats dénoncent des manquements graves

Si « tout n’est pas parfait », la RATP essaie « de réagir en conséquence à chaque fois qu’on constate des dysfonctionnements et d’adapter l’offre en mettant plus de bus en circulation », souligne le service de communication de l’opérateur de transport. « Pour ça encore faudrait-il trouver des chauffeurs pour les conduire !, répond Ahmed Berrahal. On a des conducteurs sur les lignes 152 ou 133, ce sont des pères de famille et ils refusent de reprendre le travail. Certains vont faire jouer leur droit de retrait, d’autres restent en arrêt maladie. » Selon Catherine Guillouard, « 8.500 employés sont encore soit en arrêt maladie, soit en garde d’enfants » sur un total de plus de 60.000.

« Leur crainte, en plus d’être contaminé, embraye Cemyl Kaygisiz, c’est de ramener le virus à la maison. C’est ça, la grande inquiétude, à l’heure actuelle. D’autant qu’on redoute l’arrivée d’une deuxième vague de contagion liée à ce déconfinement progressif et au retour d’un trafic important en Ile-de-France. »

La question de la désinfection des bus

Conformément aux demandes de l’inspection du travail, et pour tenter de protéger et de rassurer au mieux ses employés, en première ligne face au virus, la RATP assure que toutes les mesures d’hygiènes ont été prises dès le début de la crise sanitaire. « Il n’y a pas un bus qui sort des entrepôts s’il n’a pas été nettoyé et désinfecté au préalable, assure l’entreprise. On a systématisé la vitre anti-agression afin de protéger les chauffeurs, la montée ne peut plus se faire par l’avant et on a balisé l’avant du bus pour isoler les chauffeurs. On a aussi fourni des kits avec des lingettes, du gel hydroalcoolique et des masques. »

Mais un autre son de cloche est donné par Ahmed Berrahal : « En plus d’un stock de masques défectueux qu’on a reçu récemment et dont les élastiques se détachent au moindre mouvement, on a aussi constaté un manque d’équipements et de matériel, à tel point que certains chauffeurs ramènent leur propre produit de chez eux. Tout ce qu’ils trouvent : de la javel, du Paic citron. Ils ont bien compris qu’il n’y a pas assez de personnel pour nettoyer tout un parc, donc chacun s’adapte comme il peut. On en est là… ».

« Tous les jours, nous menons une bataille contre la RATP concernant la désinfection et le nettoyage des bus et des métros. La RATP a dix trains de retard sur ce sujet », appuie son collègue syndicaliste. A ce titre, une plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui » est en préparation par l’avocat de la CGT RATP, assure Cemil Kaygisiz.

« Aujourd’hui, c’est risqué de prendre les transports en commun »

Autorisé par son mandat à inspecter les dépôts, Ahmed Berrahal nous explique avoir été contraint d’alerter l’inspection du travail à plusieurs reprises pour faire constater les manquements. « On a amené les inspecteurs à Villejuif pour leur montrer dans quelles conditions travaillaient les boîtes de sous-traitance de nettoyage. Ils ont vu des gens nettoyer les bus dans le noir total puisqu’ils ne sont pas habilités à mettre la lumière dedans, ils n’ont pas le droit de toucher aux commandes du bus. Imaginez-vous désinfecter votre cuisine dans le noir total, ça va être un carnage ! ».

Dans un reportage diffusé sur France 2 ce jeudi, on voit que la situation est au moins aussi préoccupante sur certaines lignes de métro comme la 13, qui relie la Seine-Saint-Denis au centre de Paris. Dans les couloirs de cette ligne non plus, la distanciation sociale n’est absolument pas respectée. « On a doublé le passage des équipes de nettoyage, on est aussi passé de 1.300 agents de nettoyage à 1.700 (+30 %), avec un soin particulier porté sur les zones de contact (barres de maintien, boutons-poussoirs), assure la RATP. Enfin, concernant les bus, ceux-ci marquent désormais l’arrêt à chaque station pour que les gens n’aient plus à appuyer sur le bouton pour demander la descente. »

L’opérateur public assure répondre du mieux possible aux ordres de l’Etat en vue du déconfinement mais, si elle tente de mettre en place des mesures de bon sens, cela semble bien dérisoire pour véritablement empêcher que les transports ne soient un vecteur majeur de propagation du virus. « Aujourd’hui, c’est risqué de prendre les transports en commun. On est les premiers transporteurs du Covid-19 en Ile-de-France, c’est malheureux à dire mais c’est la vérité », conclut Ahmed Berrahal.