Coronavirus : Objet de convoitise ou de solidarité, le masque scruté de près par les sociologues

ETUDE Une étude a été lancée par des sociologues pour en apprendre plus sur les sentiments qui animent les citoyens vis-à-vis de cet objet qui a squatté l’actualité liée à l’épidémie de coronavirus

Béatrice Colin

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Une statue affublée d'un masque à Nantes (Illustration)
Une statue affublée d'un masque à Nantes (Illustration) — Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
  • Depuis le début de l’épidémie de coronavirus en France, la question du masque est omniprésente.
  • Des sociologues ont lancé une étude pour déterminer ce que ce matériel de protection suscite comme sentiment auprès des Français.

Tout est parti d’un jogging. Alors qu’il était en pleine foulée, sorti se dégourdir au début de la période de confinement, Franck Cochoy, professeur à l’université Toulouse Jean-Jaurès, est tombé sur un masque, jeté en bord de chemin.

Spécialisé en sociologie des techniques, engagé dans une recherche sur les produits jetables, il a vu dans le masque une source intéressante d’étude, alors que ce petit rectangle protecteur était au cœur de l’actualité, mono centrée sur l’épidémie de coronavirus. « L’idée était de voir comment les gens se positionnaient par rapport au masque au moment où ça les préoccupe », indique le chercheur toulousain affilié au Laboratoire interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST).

Inégalité sociale

Avec des collègues des universités d’Albi, Nice et Toulouse et de l’École des Mines de Paris, il a lancé un appel à témoignages auprès du grand public dans les quotidiens régionaux, invitant les gens à s’exprimer le plus librement possible.

« Nous avons reçu environ 3.000 réponses sur un temps limité. Ces témoignages permettent par exemple d’éclaircir un mystère : d’où viennent ces masques, pourquoi des gens ont dans l’espace public ces masques si précieux alors qu’ils devraient être réservés au personnel soignant ? Le port du masque fait ainsi émerger une inégalité sociale d’un nouveau type ; il crée une division sociale entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas », avance Franck Cochoy.

En décortiquant ces témoignages, il découvre que si certains avaient des masques, ce n’était pas parce qu’ils avaient pu s’en procurer en sous-main. Des citoyens expliquent ainsi avoir anticipé l’épidémie et fait des achats dès janvier par précaution. D’autres disposaient de réserves remontant à la précédente épidémie de H1N1, ou avaient tout simplement des masques de protection pour les travaux de la maison.

« Cela évente les fantasmes, notamment sur la place disproportionnée que l’on donne au trafic alors qu’il semble infime. Les témoignages mettent aussi en avant la solidarité de certains dans leur choix de ne pas porter de masques. S’ils le font, c’est dans un but altruiste, pour réserver ce masque pour les soignants », poursuit le chercheur.

Qu’en pensent les « premiers de corvée » ?

Mais entre le 17 mars et aujourd’hui, la philosophie a changé. Ce qui était l’exception va devenir la norme. Le port du masque dans l’espace public est voué à se banaliser, de nombreuses personnes s’étant mises à en fabriquer et les discours politiques sur le sujet ayant évolué, si bien que « l’on se sent de plus en plus tout nu si on n’en a pas », relève Franck Cochoy qui a publié un premier article sur le sujet dans le magazine Sciences Humaines.

Autant de sentiments autour du masque qu’il va continuer d’analyser avec ses collègues au cours des prochains mois. Il s’intéresse avec Gérald Gaglio, professeur de sociologie à Nice, au cas des « premiers de corvées », les aides-soignantes, les livreurs, les éboueurs qui ont continué à travailler, parfois sans masques et ont pu croiser la route de certains en ayant un, mais sans réelle nécessité.