Coronavirus : « Trop c’est trop. Parfois, j’ai envie de pleurer »… Avec le confinement, les parents sont au bord du craquage

FAMILLE Après un mois et demi de confinement, certains parents qui cumulent beaucoup de rôles, sont au bout du rouleau

Delphine Bancaud

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Les conflits familiaux sont en expansion dans de nombreuses familles
Les conflits familiaux sont en expansion dans de nombreuses familles — Rafael Ben Ari/Newscom/SIPA
  • Depuis le confinement, les parents vivent en vase clos avec leurs enfants. Et doivent assumer la classe à la maison, les tâches ménagères et parfois le télétravail.
  • Certains sont au bord de la saturation et les conflits familiaux s’intensifient.
  • Avant de subir un burn-out parental, il est nécessaire de revoir ses priorités, de solliciter l’aide d’un psychologue ou d’amis et de réinstaurer du dialogue au sein de la cellule familiale.

La maison sens dessus dessous depuis le confinement, les devoirs à gérer, les conflits entre frères et sœurs à arbitrer… Depuis un mois et demi, les nerfs des parents sont mis à rude épreuve. Même s’ils aiment leurs enfants et qu’ils ont perçu la période comme l’occasion de se consacrer davantage à eux, avec le temps le huis clos devient parfois très dur à supporter.

C’est ce que confie Axelle, qui a répondu à notre appel à témoins : « Je suis avec mon fils de 7 ans depuis le début du confinement et ça commence à être long. Entre l’école à la maison et le manque d’activité, ce n’est pas facile. J’assume tout toute seule et oui, je craque. Souvent, je pleure le soir. Cette accumulation de choses à gérer, sans possibilité de sorties pour se changer les idées n’est pas simple ». Un désarroi qu’entend souvent la psychiatre Anne Raynaud*, lors de ses consultations. D’autant que le télétravail, cumulé aux tâches ménagères et à la classe à la maison, est difficile à gérer sur le long terme. « Les parents sont passés du sprint au marathon. Ils sont toujours animés par le culte de la performance, même en temps de confinement. Et réussir sur tous les tableaux est presque mission impossible », explique la psychiatre.

« C’est l’enfer »

John avoue avoir du mal à assumer tous ces rôles : « Je suis papa en télétravail seul avec trois enfants en bas âge, en garde alternée et en appartement. La charge mentale est trop importante. Les enfants sont livrés à eux-mêmes pendant que je travaille. Car faire les leçons à 22 h, cela devient trop. Trop c’est trop, parfois j’ai envie de pleurer », confie-t-il. Idem pour Jennifer, responsable sécurité dans une grande entreprise et mère de deux enfants « Les listes de devoirs pour mes enfants s’allongent et mes tâches professionnelles aussi. Cela devient vite épuisant de gérer mes agents qui tombent en arrêt maladie, la gestion des moyens de protection, les remplacements, les demandes des clients, tout en m’occupant de mes enfants. Mes journées sont rythmées par les réunions de travail et même temps, les fractions et les groupes nominaux ! », explique-t-elle.

Et le fait d’avoir plusieurs enfants complexifie encore la donne, selon Anne Raynaud : « L’anxiété de l’enfant causée par le confinement va le conduire à davantage solliciter ses parents. Mais ces derniers ne vont pas être très disponibles pour lui, car ils doivent se partager entre plusieurs enfants. Du coup si l’enfant n’obtient pas le réconfort qu’il recherche, il sera plus susceptible de s’agiter, de s’opposer, de pleurer, d’avoir des troubles du sommeil ou de se mettre en retrait », constate-t-elle. C’est ce que vit Julie : « C’est l’enfer. J’ai trois enfants d’âges très différents, donc des sollicitations diverses à gérer : devoirs, activités, chamailleries… Le télétravail en parallèle, les repas à préparer, les courses, le ménage… Sans compter nos voisins qui nous harcèlent à coup de sms et tapent contre le plafond dès que les enfants rient, jouent ou pleurent », explique-t-elle.

« Avec le temps on devient irritable »

Et plus les semaines passent, plus le risque de conflit s’accentue, comme le constate Tamara : « Je peux observer un changement de caractère chez ma fille de 4 ans. Elle répond de plus en plus, ne veut pas obéir. Le moment le plus pénible est le coucher ». Même constat pour Celia, mère de deux enfants : « Les quinze premiers jours se sont plutôt bien passés : nous avons trouvé des jeux à faire. À partir de la troisième semaine, on a accusé le coup. Avec le temps, on devient irritable : nous haussons le ton plus souvent et nous sommes aussi plus agacés », reconnait-elle. « On essaie de rester calme, mais il y a des moments avec ma femme, où nous sommes obligés de hurler dans la maison pour nous faire en tendre », confie aussi Olivier.

Le fait de n’avoir aucune aide de la part de son conjoint augmente aussi le désarroi ressenti par l’autre parent. Adeline, mère de deux enfants vit cette situation : « Je n’ai aucune pause, je suis toujours sur le qui-vive entre mes enfants et la maison à gérer. Mon mari travaille, mais les soirs et week-end, il les passe affalé dans le canapé à dormir ou jouer sur son téléphone ce qui engendre des disputes. Moi je suis la femme de ménage, la maîtresse, la maman, la cuisinière… J’ai juste envie de passer plusieurs heures d’affilée seule » dit-elle. « Certains parents sont proches du burn-out. D’autant qu’ils subissent aussi de plein fouet toutes les incertitudes liées à la crise sanitaire et qu’ils doivent filtrer leurs propres inquiétudes pour ne pas les transmettre à leurs enfants », analyse Anne Raynaud. Et comme si cela ne suffisait pas, beaucoup d’entre eux culpabilisent : « Or, il est tout à fait normal d’être fatigué par ses journées avec ses enfants. Car nous ne sommes pas faits pour vivre 24 h sur 24 ensemble », indique la psychiatre.

« Ce qui compte le plus est de préserver la sérénité familiale »

Pour ne pas craquer définitivement, les parents doivent revoir leurs priorités, selon elle : « Il faut hiérarchiser ses objectifs. En lâchant du lest sur les tâches ménagères et sur les devoirs pour l’école. Car ce qui compte le plus est de préserver la sérénité familiale. Un enfant qui aura conservé une certaine stabilité émotionnelle pendant le confinement, sera en capacité de rattraper son retard scolaire ». Les parents au bord du craquage ne doivent pas non plus hésiter à demander de l’aide : « Cela peut être en sollicitant un soutien psychologique auprès d’un professionnel, qui offrira un espace neutre pour déverser ses émotions. Ou alors en demandant l’aide d’un ami ou d’un membre de la famille habitant près, qui prendra le relais auprès des enfants », recommande la psychiatre.

Une mise au point familiale peut aussi être efficace : « C’est utile de responsabiliser les enfants et de leur demander de participer aux tâches ménagères. Il faut aussi veiller à consacrer un moment à chaque enfant pour lui offrir une qualité de présence réelle. Le faire parler de ce qui l’a rendu heureux ou en colère lors de sa journée est également essentiel pour désamorcer ses frustrations », conseille Anne Raynaud. Et même si c’est difficile, chaque parent doit prendre soin de lui-même : « Pour prendre soin de ses enfants, il faut se donner du temps et de l’espace. En consacrant un moment de sa journée à une activité ressourçant ou en appelant des amis qui vivent peut-être la même fatigue parentale », explique la psychiatre.

*Anne Raynaud est l'auteure de La sécurité émotionnelle de l'enfant, Marabout, 16,90 euros.

Il existe un numéro vert, Allo parents confinés : 0 805 382 300. Il fonctionne du lundi au samedi de 10h à 22h. Appel gratuits et confidentiels.