Coronavirus : Y a-t-il une absence de « consensus scientifique » sur l’utilité des masques pour tous, comme le dit Sibeth Ndiaye ?

FAKE OFF La porte-parole du gouvernement a pointé ce lundi l’absence de « consensus scientifique » au sujet du port du masque par l’ensemble de la population pour lutter contre le coronavirus

Aymeric Le Gall

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La porte-parole du gouvernement lors d'une conférence de presse le 15 avril 2020.
La porte-parole du gouvernement lors d'une conférence de presse le 15 avril 2020. — Michel Euler / POOL / AFP
  • Alors que le gouvernement est en train de revoir sa position concernant l’utilisation du masque par le grand public, Sibeth Ndiaye a répété ce lundi qu’il n’y avait, pour l’heure, aucun « consensus scientifique » sur l'utilité de cet équipement pour faire reculer le coronavirus.
  • S’il n’existe en effet aucune preuve scientifique de l’utilité du port du masque « grand public », la communauté scientifique s’accorde à dire que cette mesure n’est pas dénuée d’intérêt pour lutter contre l'épidémie.
  • Tandis que le gouvernement travaille à l’élaboration d’un plan de déconfinement, 20 Minutes fait le point sur le débat autour du port des masques dits « alternatifs ».

Alors que les Français attendent la fin du confinement comme un enfant ses cadeaux au pied du sapin, le gouvernement est progressivement en train de changer son fusil d’épaule sur la question de l’utilisation généralisée des masques à l’ensemble de la population. Celui-ci, qui expliquait depuis le début de la crise que le port du masque par le grand public était inutile pour lutter contre la propagation du coronavirus, semble désormais faire évoluer sa doctrine sur le sujet à mesure que la date du déconfinement approche.

Interrogée ce lundi sur les ondes de France Info, Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement a pourtant répété qu’il n’y avait « pas de consensus scientifique sur l’utilité de l’utilisation de masques pour tous les Français », s’attirant une nouvelle fois les foudres des réseaux sociaux et suscitant une certaine incompréhension d’une partie de la communauté scientifique.

FAKE OFF

Contacté par 20 Minutes, le professeur Djelali Annane conteste cette nouvelle sortie de la porte-parole du gouvernement. « Si la question est de savoir si le masque est utile pour faire barrière à la propagation du virus, la réponse est clairement oui, il y a zéro doute là-dessus, d’un point de vue médical et scientifique », commente le chef de réanimation de l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches. « Dire "il n’y a pas de consensus scientifique sur le port du masque", c’est une affirmation très absolue, c’est sans nuances, ça veut dire que le masque en lui-même est un objet controversé, regrette pour sa part Anne-Marie Moulin, chercheuse au CNRS. Il aurait plutôt fallu dire "il n’y a pas de consensus sur les modalités et l’efficacité de l’utilisation du masque dans divers contextes". On ne peut pas parler du masque avec un grand M. »

C’est d’ailleurs là toute l’ambiguïté du discours de Sibeth Ndiaye. Pour Michèle Legeas, enseignante à l’École des hautes études en santé publique (EHESP), « le débat est compliqué car ça dépend du type de masque dont on parle. La réponse ne va pas être la même si on parle des masques chirurgicaux où des masques FFP2. »

Cette spécialiste de l’analyse et de la gestion des situations à risques sanitaires tient à faire le point sur la question. « Il faut vraiment faire la distinction entre être contaminé et être contaminant, qui sont deux choses différentes qui vont donner lieu à des stratégies différentes. Les masques chirurgicaux sont destinés à éviter d’être contaminant, explique-t-elle. Donc, munir les personnes qui seraient susceptibles de porter le virus sans le savoir lors de leur déplacement en cas d’un allégement du confinement, ce n’est pas forcément inutile. Par contre, si vous ne voulez pas être contaminé, là on parle des masques FFP2. »

Problème, dans un contexte désormais bien connu de pénurie, la France a fait le choix de réserver ce type de masques aux professionnels de santé, en première ligne dans le combat contre le Covid-19. Dès lors, quand le gouvernement, par la voix du Premier ministre, Edouard Philippe, du ministre de la Santé, Olivier Véran et de la porte-parole, Sibeth Ndiaye, évoque la possibilité d’une généralisation du port du masque à toute la population, il fait davantage référence aux masques en tissu dits « non-sanitaires », « alternatifs » ou « grand public ». Et là, en revanche, la question du « consensus scientifique » peut se poser.

Vers l’obligation du port du masque après le 11 mai ?

Dans un communiqué officiel diffusé le 20 mars dernier, La Société française des sciences de la stérilisation (SF2S) et la Société française d’hygiène hospitalière (SF2H) affirment qu’il « n’existe pas de preuve scientifique de l’efficacité des masques en tissu. » Faut-il pour autant en déduire que ces masques ne servent absolument à rien ? Probablement pas. Si les études scientifiques sur le sujet sont rares, des chercheurs néerlandais ont par exemple révélé en 2008 que tous les types de masques réduisaient l’exposition aux aérosols mais que ceux « faits maison » étaient forcément les moins efficaces. Dans une étude publiée en 2010, des chercheurs américains ont de leur côté conclu qu’un torchon ou un tee-shirt avait une efficacité « marginale » contre les particules virales.

Ce qui n’a pas empêché début avril l’Académie de médecine de recommander au gouvernement de rendre obligatoire « le port d’un masque "grand public" pour les sorties nécessaires » pendant et après le confinement. Un temps sceptique sur cette question, il semblerait que l’ OMS, sur laquelle la France s’est longtemps appuyée pour justifier sa doctrine, soit elle aussi en train de revoir sa position initiale.

« L’idée d’utiliser des masques recouvrant les voies respiratoires ou la bouche pour empêcher que la toux ou le reniflement ne projette la maladie dans l’environnement et vers les autres (…) n’est pas une mauvaise idée en soi. Il peut y avoir des circonstances dans lesquelles l’utilisation des masques, qu’ils soient faits maison ou fabriqués en tissu, à l’échelle d’une communauté, peut participer à la réponse globale et complète à cette maladie », a ainsi expliqué le docteur Mike Ryan, expert en situations d’urgence à l’OMS, lors d’une conférence de presse tenue début avril.

En conclusion, s’il est vrai de dire qu’il n’existe aucune preuve scientifique au sujet de l’efficacité du port du masque « grand public » pour lutter contre la propagation du coronavirus, la plupart des spécialistes s’accordent à dire que cette solution, accompagnée bien sûr d’un strict respect des gestes barrière, n’est pas dénuée d’intérêt. A ce titre, Edouard Philippe et Olivier Véran ont d'ailleurs annoncé ce dimanche la production de 17 millions de masques « grand public » par semaine (en plus des importations déjà en cours) afin de permettre à tous les Français d’en être équipé au 11 mai, date – théorique – du déconfinement. Celui-ci pourrait d’ailleurs devenir obligatoire, au moins dans les transports en commun.