Coronavirus à Paris : Le personnel soignant de l’AP-HP est-il équipé de sacs-poubelle en guise de protection ?

FAKE OFF Une photo et une vidéo très relayées sur les réseaux sociaux affirment que le personnel soignant des hôpitaux publics d’Ile-de-France est obligé de recourir à des sacs-poubelle en guise de protection

Alexis Orsini

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Emmanuel Macron lors de sa visite à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, le 27 février 2020. (illustration)
Emmanuel Macron lors de sa visite à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, le 27 février 2020. (illustration) — Stephane Lemouton-POOL/SIPA
  • Pour pallier la pénurie de surblouses de protection, l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) équiperait son personnel de sacs-poubelle.
  • C’est ce qu’affirment une photo et une vidéo très virales émanant de deux membres du personnel hospitalier.
  • Des sacs plastiques censés servir de surblouse de protection sont bien utilisés au sein de plusieurs établissements de l’AP-HP, comme a pu le vérifier 20 Minutes. Ils ont été produits en urgence par une entreprise normalement spécialisée dans la fabrication de sacs-poubelle.

Edit du mardi 22 avril : ajout dans l'article des réponses de l'AP-HP, reçues après publication.

Après les surblouses friables comme du papier (mais défectueuses) à Marseille, des sacs-poubelle en guise de surblouse de protection au sein de certains hôpitaux publics d’Ile-de-France ? Sur Facebook, la photo d’une soignante du personnel de l’AP-HP, porteuse d’une « combinaison » plastique ressemblant à un sac-poubelle transparent, a été partagée plus de 12.000 fois en seulement deux jours.

Le post Facebook viral sur le manque de protections adéquates à la Pitié Salpêtrière.
Le post Facebook viral sur le manque de protections adéquates à la Pitié Salpêtrière. - capture d'écran/Facebook

« J’ai l’honneur de vous présenter nos nouvelles "surblouses" officielles reçues à la Pitié Salpêtrière… un sac plastique "bolero" avec les manches ouvertes et non protégées sur lequel on met un sac-poubelle bleu dans lequel on fait des trous nous-même pour entrer la tête et les bras… Et on ne mentionne même plus [les masques] FFP2 périmés », affirme l’autrice de ce post dénonçant les conséquences du manque de tenues de protection habituelles au sein de l’établissement.

Quelques jours plus tôt, une vidéo encore plus virale tournée au sein d’un hôpital non nommé montrait déjà « nouvelle tenue de protection » à ouvrir « comme un sac-poubelle » et nécessitant d’y faire des trous au niveau des bras et du cou afin de pouvoir l’enfiler.

Contactés par 20 Minutes, les deux auteurs des publications virales n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Toutefois, plusieurs membres du personnel soignant travaillant au sein de deux établissements différents de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) nous confirment que de telles tenues y sont bien distribuées aux équipes.

FAKE OFF

« Ce sont nos nouvelles tenues mises en place jusqu’à réapprovisionnement en surblouses, nous confie un membre du personnel soignant de la Pitié Salpêtrière, qui ajoute : « Les hôpitaux tentent également de laver les surblouses jetables mais c’est pour l’instant un échec. Il n’y a plus de matériel à l’hôpital et si on a une deuxième vague de patients, je ne sais pas comment on soignera les patients. Tous les services ont aussi des masques FFP2 datant des années 2000, et nous ne voyons pas de réapprovisionnement de nouveaux masques »

Un membre du personnel hospitalier de l’hôpital Henri Mondor abonde en outre : « J’ai vu ces protections au sein du service de réanimation. Il y en a depuis au moins une petite semaine et on nous demande aussi de laver les surblouses à usage unique pour les réutiliser ».

De son côté, l'AP-HP reconnaît que « ce matériel a bien été distribué aux hôpitaux de l’AP-HP qui en ont en fait la commande auprès du fournisseur » et précise : « Des notices d’utilisation ont été diffusées régulièrement en fonction de l’évolution du produit. Il faut considérer ce produit comme une alternative ponctuelle à la pénurie mondiale de sur-blouses et à la nécessité de protéger les équipes soignantes. »

« Dans un contexte de tensions mondiales sur l’approvisionnement en sur-blouses non tissées, et avec le souci de protéger ses personnels, elle a mis en œuvre diverses stratégies : achats auprès de fabricants étrangers, recours aux pyjamas et blouses tissés, achats de produits de substitution permettant la protection des personnels,  mise en fabrication , appels aux dons… [...] Plus de 2 millions de produits de protection de substitution ont été commandés et achetés par l’AP-HP depuis quelques semaines (kimonos, kits de protection sacs-blouses, tabliers de protection…) », poursuit l'AP-HP. 

« Ce ne sont pas des sacs-poubelle mais ils sont vus comme tels »

Asdine Aissiou, secrétaire général CGT Hôpital Pitié Salpêtrière, nous confirme lui aussi le recours à ces tenues de protection atypiques au sein de l’établissement parisien, tout en précisant : « Ce ne sont pas des sacs-poubelle, ces tenues sont vues et vécues comme telles par le personnel – y compris au sein de la CGT – mais il s’agit de sacs plastiques ressemblant à des sacs-poubelle de mauvaise qualité, ils sont beaucoup plus fragiles, ça ressemble à ce qu’enfilent certains coureurs de marathon avant la course. »

« Il n’y a eu aucune présentation au sein du CHST, on nous a montré ces sacs plastiques au sein des services en nous expliquant que c’était la protection d’usage car on manque de blouses, ça a été mal vécu et ça renforce le sentiment de ne pas être considérés. C’est un système de protection bas de gamme, un moyen de protection inadmissible et pas normal qui engendre de mauvaises conditions de travail », ajoute-t-il.

Des surblouses fabriquées dans l’urgence par une entreprise de sacs-poubelle

En l’occurrence, si ces sacs plastiques décriés ne sont pas, à proprement parler, des sacs-poubelle, ils sont fabriqués par l’entreprise Jet’Sac, normalement spécialisée dans ce domaine, comme l’expliquait le JT de France 2 de 13 h ce mardi dans un reportage (à partir de la 31e minute du replay). La société en question fournit une « trentaine d’hôpitaux en France », dont « l’AP-HP » : « Des machines qui tournent à plein régime, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Sur les lignes, des surblouses médicales en plastique. Pour cette entreprise qui produit normalement des sacs-poubelle, l’objectif : produire en urgence près de 3 millions de surblouses par semaine pour répondre à l’appel à l’aide des soignants. »

« C’était effectivement un cri de détresse de tout le secteur hospitalier, tous les hôpitaux qui nous ont appelés directement en disant : "écoutez, on n’a plus de blouses, on ne passe pas le week-end de Pâques, trouvez-nous une solution". En un week-end, on est passé d’une fabrication de sacs-poubelle à une fabrication de surblouses » y expliquait Frédéric Deplancke, directeur général de Jet’Sac – contactée, l’entreprise n’avait pas donné suite à nos sollicitations avant la parution de l’article.

Le reportage notait aussi que deux nouvelles versions de la protection en plastique ont déjà été conçues grâce aux retours du personnel soignant, tandis qu’un salarié reconnaissait ouvertement la difficulté de créer un dispositif adapté : « Le premier [modèle] n’était pas forcément facile à enfiler comme un tee-shirt, les nouvelles versions vont beaucoup mieux et on essaye encore de trouver des solutions pour que […] ce soit de plus en plus proche d’une blouse, même si au départ ce n’était pas notre métier. »

L'AP-HP nous confirme faire partie des clients de l'entreprise : « Dans l’attente des livraisons [de ses commande] et avec un besoin établi au pic de la crise à 50 000 sur-blouses par jour, [nous avons] rapidement fait concevoir, dès la fin du mois de mars, une sur-blouse à usage unique en plastique avec manchons par son fournisseur installé en France. Un premier lot de 200.000 exemplaires, dont on peut voir un exemplaire sur les vidéos, a été livré mais ce modèle n’est pas définitif et son mode d’emploi n’est pas maitrisé sur la vidéo (les manchons doivent être mis avant la surblouse). Un mode d’emploi a été diffusé à tous les services qui ont été livrés. »

« Ce modèle est appelé à évoluer et la version définitive est prédécoupée dans le dos et pour les bras (thermocollés). [Nous en avons] commandé 1,2 million et les premières livraisons du modèle définitif sont en cours », poursuit l'AP-HP. 

Début avril, d’authentiques sacs-poubelle avaient toutefois bien été utilisés au sein des Hospices civils de Lyon, comme le rapportaient alors nos confrères de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes. Et le recours à ce système D a également été observé dans un hôpital new-yorkais, fin mars.

Contacté par 20 Minutes, Grégory, infirmier de bloc opératoire diplômé d’Etat et membre du bureau national du collectif Inter-Blocs, alerte sur les conséquences plus générales liées à l’absence de tenues ou de masques adaptés : « Il y a beaucoup de personnel soignant contaminé à cause du manque d’équipements individuels de protection adéquats et ceux qu’on reçoit – souvent de Chine – ne sont pas de bonne qualité ».