VIDEO. Coronavirus en Outre-mer : Pour faire face à l’épidémie, ils ont lancé des projets solidaires

ENTRAIDE Distributions de masques, partages de ressources pédagogiques, plateformes de recensement… Les initiatives se multiplient pour venir en aide au plus grand nombre

Sélène Agapé

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Des soignants du CHU de Guadeloupe, équipés de visières offertes lors d'une action solidaire de distributions de matériels.
Des soignants du CHU de Guadeloupe, équipés de visières offertes lors d'une action solidaire de distributions de matériels. — Charles Desvarieux
  • Plus de 1.400 cas confirmés de coronavirus ont été recensés dans neuf territoires d’Outre-mer et une trentaine de décès enregistrés dans quatre DOM.
  • La Guyane, La Réunion et Mayotte sont au stade 2 de l’épidémie, tandis que la Martinique et la Guadeloupe sont au stade 3 comme l’Hexagone.
  • Manque de matériels, crise sanitaire et économique redoutée, problématiques insulaires, confinement… Des citoyens se mobilisent pour mener des actions solidaires.

« Je voyais sur WhatsApp beaucoup de vidéos drôles sur le confinement, mais pas beaucoup d’infos », lance Aurélie. La jeune Martiniquaise a lancé le 28 mars 2020 la page Instagram, Martinique Confinement, sur laquelle se succèdent des « informations sous forme de fiches pratiques courtes et brèves à partager » concernant l’emploi, la santé, le secteur alimentaire ou encore le bien-être, détaille cette intermittente du spectacle. L’idée lui est venue après s’être rendu compte que plusieurs de « ses contacts ne savaient pas comment toucher le chômage partiel ».

Depuis, elle croule sous les demandes aussi bien de la préfecture de Martinique, des municipalités, des maraîchers locaux que des associations de l’île comme  Love Challenge, qui distribue des paniers-repas aux sans-abri. « On vérifie toutes les infos, que les mesures soient bien éligibles en Outre-mer. On fait aussi des évolutions sur la situation liée au Covid-19. On relaie aussi des posts contre les fake news », explique Aurélie.

« Donner de l’espoir, montrer qu’on sait s’organiser »

En Guadeloupe, Fiona Roche s’est aussi donné la mission d’informer ses concitoyens. Elle s’est associée aux fondateurs du Spot Coworking (le premier espace de coworking de Guadeloupe) pour monter bénévolement la base de données « Covid Gwada » , qui regroupe au même endroit tous les maraîchers de Guadeloupe ainsi que les groupes Facebook et WhatsApp qui se sont créés à travers l’île et les initiatives positives lancées dans le département. « On voulait répondre aux besoins générés par la crise, aussi donner de l’espoir et montrer qu’on peut s’organiser, aller vers la résilience », explique la présidente de l’association Rézilyans 971.

Les réseaux sociaux tiennent une place importante dans le développement des initiatives mises au point. Sur Facebook, un grand nombre de pages et de groupes d’entraide ont fleuri depuis le début de la crise du coronavirus : le groupe « Martinique Solidarité », un groupe pour les soignants à La Réunion, la page « Petits Gestes » en Guadeloupe pour encourager l’écocitoyenneté etc.

C’est d’ailleurs une publication Facebook qui a poussé William Garcia, alors DJ Willer, à se mobiliser pour ses concitoyens guadeloupéens. Il s’est d’abord engagé aux côtés de Charles Desvarieux, un restaurateur de la commune de Saint-François, qui a très vite constaté le manque de matériel pour les soignants.

« J’ai acheté des visières auprès d’une entreprise locale pour les soignants libéraux franciscains, des sapeurs-pompiers petits commerces locaux et une partie des services du CHU de Guadeloupe. Ça me tenait à cœur d’aider », détaille Charles Desvarieux. Celui qui a l’origine avait commandé 450 visières en a finalement livré entre 950 et 1.000. « Ce sont nos anges gardiens qui sont au combat et qui appellent à l’aide », s’émeut le chef d’établissement, en évoquant les larmes des infirmières lors de la remise des pièces tant attendues. « Le but, c’est que les consciences se réveillent et je m’en suis rendu compte en étant près du personnel », ajoute-t-il. Il a reçu des retours positifs du chef du SAMU, du directeur adjoint du CHU ou encore de l’un des vice-présidents de la Région.

Offrir son temps et son argent

Un constat partagé par William Garcia qui a reçu une avalanche de demandes juste après avoir relayé l’initiative de « son ami Charles ». Pourtant il s’est lancé dans un second projet de fourniture de matériel via la page Facebook « Action pour Nos Soignants – Iles de Guadeloupe » et une cagnotte en ligne Leetchi. « Il y a une grosse problématique d’équipements. Les soignants manquent de blouses, charlottes, surchaussures », énumère le DJ. Il espère que sa démarche lui permettra « de coordonner avec les instances qui représentent les différents corps de métiers pour avoir une vision réelle des besoins et distribuer ainsi au mieux le matériel ». C’est en venant en aide à ses voisins, âgés, qu’ Audrey, couturière en Martinique, a pu apporter sa pièce à l’édifice des initiatives solidaires. « Ils m’avaient demandé de leur faire des masques pour qu’ils aillent faire leurs courses, chercher des médicaments à la pharmacie », raconte-t-elle. Depuis, elle a été sollicitée pour une commande de 200 masques, « exclusivement en coton, munis de filtre, lavables à 60 °C », au prix de 2,50 euros, pour le nord de l’île. Ces masques sont réalisés à partir des patrons mis en ligne par le CHU de Bordeaux.

Ce type de projets de réalisations et distributions de visières et masques s’est multiplié dans les départements d’Outre-mer, comme en Martinique avec Les petits masques solidaires, à Mayotte avec le collectif Impression3D Urgence (MIU) – Makers contre le Covid 976 monté par Jérôme Mathey, les imprimeurs 3D solidaires du 974 ou encore Soutien aux soignants : Création de masques à la Réunion, l’association Tilt à Saint-Martin ou encore en Guadeloupe, Un masque pour tous en Gwadeloup, Action Masque Guadeloupe et le FabLab de Jarry (qui travaille également sur des dispositifs de respirateurs, révèle son directeur Ludovic Daubin).

Et si la charge de travail ne semble pas effrayer les différents acteurs qui se mobilisent pour faire face à l’épidémie, certains n’ont pas hésité à utiliser en plus de leur savoir-faire leurs fonds propres. Charles Desvarieux a engagé 10.000 euros, Aurélie sponsorise de sa poche des contenus de Martinique Confinement. C’est aussi le cas de Marine, qui dirige avec son conjoint d’origine italienne, l’imprimante numérique Hema Supports à Rivière Salée (Martinique). « C’était plus que naturel, c’est un devoir », confie-t-elle modestement sur leur don de 300 visières.

« Tous ces efforts ne doivent pas s’évanouir après le confinement »

Mais qu’adviendra-t-il après le 11 mai ? Pour Tricia Evy et Gaëlle Gimer, une fois lancé le mouvement doit perdurer. La première, chanteuse de profession et la seconde, maquilleuse professionnelle, se retrouvent toutes les deux sans activité durant le confinement. Après avoir remarqué plusieurs annonces de producteurs locaux qui avaient du mal à écouler leurs stocks, elles décident de créer le 22 mars le groupe Facebook Loka-Lité pour les mettre en relation avec des consommateurs et ainsi promouvoir la « nourriture locale ». En 24 heures, elles recensent 3.000 membres et en comptent aujourd’hui plus de 19.000. « Quand on est agriculteur, qu’on se lève à 3 heures du matin, on a rarement le temps d’aller promouvoir ses produits. Et nous, on intervient comme des community managers », explique Tricia Evy. La gestion du groupe est chronophage et énergivore, « nous sommes exigeantes sur la bienveillance », souligne Gaëlle Gimer.

Au fil du temps, le duo bénévole a appris à se structurer, s’accorder des pauses et a aussi recruté deux modératrices. Et Loka-Lité a donné naissance à d’autres groupes gérés par des équipes féminines [dont Tricia est toujours l’une des administratrices] comme Manjé An Loka-Lité (partages de recettes réalisées à partir de produits frais), Resto-Aktè (les restaurateurs mobilisés en vente à emporter et livraison). « Après le confinement, il faut que ça perdure. Il faut que les gens prennent conscience qu’on est des privilégiés par rapport à d’autres avec nos produits », espère Gaëlle Gimer. « Tous ces efforts ne doivent pas être vains, ne doivent pas s’évanouir après qu’on a repris nos activités », surenchérit-elle. Une analyse que partage Teva, créateur du site e-commerce Katoury, qui espère fluidifier la vente entre consommateurs et maraîchers. De son côté, Aurélie a déjà réfléchi à un autre nom pour Martinique Confinement après la crise sanitaire, Martinique Réseau.

Et certaines de ces actions locales ont déjà dépassé les frontières de leur département. Tricia Evy a ainsi lancé une antenne de Loka-Lité en Martinique, Mada Loka-Lité. A La Réunion, Nicolas Bonin, créateur de séries audio et ancien journaliste éducation a usé de son réseau pour créer un groupe de partages de ressources pédagogiques Groupe d’entraide parents-profs-élèves-Covid19. « Je connais des enseignants à Hong Kong qui avaient été confinés avant nous et qui m’ont donné leur point de vue pour aider à anticiper la situation », raconte-t-il. Sur le groupe, des enseignants partagent leur savoir et prodiguent des conseils aux parents, des entrepreneurs doués en informatique donnent des astuces aux professeurs comme « Comment générer des PDF pas trop lourds ? ». Nicolas Bonin a expérimenté la portée et la force des groupes Facebook lors des « gilets jaunes » à la Réunion. « Comme on est des îliens, très vite la solidarité se met en place. De plus on a une culture du risque, avec le fait d’être confronté aux ouragans, alors on a plus facilement des réseaux d’organisation et d’entraide », observe-t-il. « On a cette expérience à apporter à l’Hexagone », fait-il remarquer.