Coronavirus : Pourquoi les dénonciations pour non-respect de confinement pullulent-elles ?

VIE DE QUARTIER Depuis le 17 mars, certains Français signalent aux autorités des comportements contraires aux règles en vigueur imposées par la crise sanitaire

Delphine Bancaud
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Un contrôle de police à Nice lors du confinement en avril 2020.
Un contrôle de police à Nice lors du confinement en avril 2020. — LIONEL URMAN/SIPA
  • Le « 17 », numéro d’urgence de la police et de la gendarmerie, reçoit beaucoup d’appels de citoyens pour signaler les manquements aux règles de confinement.
  • Un phénomène régulièrement observé lors des crises politiques, sanitaires, économiques.
  • Car la peur de la maladie ou de pertes économiques fait ressurgir ce type de comportements. Et les conflits antérieurs entre voisins peuvent s’exprimer aussi par ce biais.

Scruter les comportements des autres. Depuis la décision de confinement, le 17 mars dernier, certains Français ont plus tendance à le faire, de leur fenêtre, de leur balcon ou quand ils font une course. Et pas toujours avec bienveillance. Car le « 17 », numéro d’urgence de la police et de la gendarmerie, reçoit beaucoup d’appels de citoyens pour signaler les manquements aux règles de confinement. « Dans certaines villes, le phénomène est important. Car à Bordeaux, 70 % des appels reçus au 17 visent à dénoncer. Il y en a aussi beaucoup à Toulouse, Strasbourg, Nancy, Lens… », constate Denis Jacob, secrétaire général du syndicat Alternative police.

Idem à Paris, où la préfecture de Police a demandé aux habitants de ne pas la contacter pour signaler des cas de non-confinement. La maire LREM du 20e arrondissement, Frédérique Calandra, a d’ailleurs expressément invité ses administrés de cesser les messages de délation. Et plusieurs maires dans d’autres coins de France se plaignent du même phénomène, comme Stéphane Leyenberger, l’édile de Saverne (Bas-Rhin). « Les gens dénoncent des enfants qui jouent dans la rue, un voisin qui a sorti 5 fois son chien, un barbecue entre amis… », indique Denis Jacob.

« On assiste à une sorte de chasse aux sorcières »

Un phénomène qui n’épargne pas les réseaux sociaux : « On assiste à une sorte de chasse aux sorcières, où certains groupes sont stigmatisés pour leur comportement lors du confinement. Ce qui permet de réactiver des stéréotypes », observe Xavier Rousseaux, sociologue et enseignant à l’université de Louvain. Exemple avec le compte « Fallait pas supprimer », qui invite à recenser les politiques, journalistes et célébrités « qui ont déserté les grandes villes à l’annonce du confinement », en allant scruter leurs comptes Instagram , notamment. Certains contactent même directement les autorités sur les réseaux sociaux, photos à l’appui.

Et ces dénonciations en nombre posent problème aux forces de l’ordre, comme l’explique Denis Jacob : « Cela obère le fonctionnement des services. Car on est obligé de se déplacer pour vérifier si les faits sont avérés ou non. On perd un temps fou au lieu d’intervenir sur des cas d’agressions, par exemple », explique-t-il.

« Ce qui va induire ce phénomène, c’est la peur »

Reste à savoir pourquoi les appels de dénonciation sont si nombreux : « Tous les services de police reçoivent en temps normal des appels de dénonciation. Mais les périodes de crises politiques, de guerres, de pandémies sont caractérisées par des pics. Car les citoyens subissent des restrictions d’approvisionnement, de circulation, des pertes économiques, qui favorisent ces comportements », analyse Xavier Rousseaux. « Ce qui va induire ce phénomène, c’est la peur. La menace de la maladie et de la mort vient brouiller notre discernement et entraîne des comportements que l’on n’aurait pas eus en temps normal », complète la psychiatre Anne Raynaud.

La dénonciation revêt aussi parfois le visage de la délation, lorsqu’il s’agit de se venger d’un voisin. « La majorité des dénonciations se produisent entre des personnes qui se connaissent et qui ont des contentieux antérieurs », observe Xavier Rousseaux. « D’autant qu’on est dans un monde très duel, où la compétition est exacerbée. Et le confinement souligne les inégalités face au logement, par exemple. D’où la volonté de certains de régler leurs comptes avec un voisin qui serait mieux loti, en le dénonçant », complète Anne Raynaud. Et certains profils psychologiques sont plus susceptibles de tomber dans ce genre de travers que d’autres : « Notamment les personnes qui ont été très insécures dans leur enfance et qui auront tendance à vivre plus difficilement la menace sanitaire et de ses conséquences. Elles se sentent menacées dans leur avoir comme dans leur être » explique la psychiatre.

« Ils pensent donc accomplir un devoir civique »

La recrudescence des dénonciations peut aussi s’expliquer par l’impression pour les délateurs d’accomplir un geste citoyen : « Ils se croient investis d’une mission et pensent aider la police », constate Denis Jacob. « Certains craignent que la durée du confinement soit majorée par les incivilités de quelques-uns et pensent qu’en les signalant, ils agissent pour le bien collectif », constate Anne Raynaud. « Ils en sont d’autant plus persuadés que notre société valorise une forme de dénonciation, celle des lanceurs d’alerte. Ils pensent donc accomplir un devoir civique en signalant les manquements au confinement », ajoute Xavier Rousseaux. Et le fait que certains maires, comme celui de Montgeron (Essonne), demandent à la population de signaler les éventuelles infractions aux règles de confinement peut accentuer cette impression d’être un bon citoyen.

Loin d’être anecdotiques, ces dénonciations peuvent laisser des traces, estime Xavier Rousseaux : « Elles sont assez destructrices pour le lien social. Car un voisin dénoncé aura envie de prendre sa revanche », prévient-il.