Coronavirus : « Je ne veux plus que des patients partent sans avoir dit au revoir à leurs proches… »

TÉMOIGNAGES Alors que les visites dans les hôpitaux sont interdites, des soignants se mobilisent pour maintenir un lien ténu entre les patients et leurs familles

Vincent Vantighem

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Champigny-sur-Marne, le 6 avril. Un malade du coronavirus placé sur le ventre dans l'un des deux services de réanimation de l'hôpital Paul d'Egine.
Champigny-sur-Marne, le 6 avril. Un malade du coronavirus placé sur le ventre dans l'un des deux services de réanimation de l'hôpital Paul d'Egine. — V. VANTIGHEM
  • Selon le dernier bilan publié ce lundi soir, l’épidémie de coronavirus a fait au moins 14.967 morts en France dont 9.588 dans les hôpitaux et 5.379 dans les Ehpad.
  • En raison du risque de propagation du virus, les malades hospitalisés n’ont plus le droit d’avoir de contacts même téléphoniques avec leurs proches.
  • Ce lundi soir, Emmanuel Macron a annoncé qu’il voulait permettre aux malades en fin de vie de recevoir des visites.

La plupart du temps, il s’agit d’une simple vibration étouffée au fond d’un sac. Mais pour les soignants, c’est un bruit encore plus insupportable que le son métallique d’un respirateur artificiel. Que le goutte-à-goutte d’une perfusion… « Entendre un téléphone portable sonner quand on entre dans la chambre d’un malade, c’est vraiment le pire, témoigne ainsi Cathy, infirmière à l’hôpital privé Paul d’Egine de Champigny-sur-Marne (Seine-et-Marne). On sait bien que c’est la famille qui appelle pour prendre des nouvelles du patient. Et que personne ne peut lui en donner… »

Quand ils ne sont pas intubés et placés en coma artificiel, les malades du coronavirus ont, en effet, l’interdiction de toucher à leurs effets personnels – y compris leur téléphone – pour éviter de les contaminer et donc, de ramener le virus chez eux, une fois sortis de l’hôpital. « Et comme les visites sont interdites, ils n’ont aucun contact avec leurs proches », se désole Cathy. « Toute notre énergie est déployée sur les soins pour maintenir le plus de monde en vie », confirme Artus de Saint-Pern, le directeur de l’hôpital.

Des tablettes numériques pour maintenir le lien

L’objectif est aussi clair que louable. Mais insuffisant pour satisfaire les personnels médicaux. Alors, certains cherchent des solutions, quitte à rogner sur leurs rares heures de repos pour les trouver. Comme Nathalie, infirmière en réanimation à Paul d’Egine. Au moment de la pause-café, la voilà en train de passer des coups de fil pour dégoter des tablettes numériques. « J’ai vu que d’autres hôpitaux utilisaient ça pour filmer les patients et maintenir un contact avec les familles, témoigne-t-elle. Ce week-end, on a perdu deux malades sans que leurs proches aient pu leur dire au revoir. Je ne veux plus revivre cela… »

Champigny-sur-Marne, le 6 avril. L'hôpital privé Paul d'Egine a transformé son bloc opératoire en service de réanimation pour les malades les plus graves du coronavirus.
Champigny-sur-Marne, le 6 avril. L'hôpital privé Paul d'Egine a transformé son bloc opératoire en service de réanimation pour les malades les plus graves du coronavirus. - V.VANTIGHEM

Personne, en fait. Sur Internet, les messages de proches ayant dû laisser partir un malade sans un véritable adieu se multiplient. Beaucoup de tristesse. Un peu de colère aussi. Emmanuel Macron l’a sans doute compris. Ce lundi soir, lors de son allocution, il a annoncé sa volonté de vouloir assouplir les conditions de visites auprès des patients en fin de vie dans les hôpitaux et dans les Ehpad.

« Dans un service de réanimation, je suis une quiche », lâche un chirurgien

Restent tous les autres malades qui ne sont pas mourants mais terriblement seuls. Dès le début de la crise sanitaire, c’est à eux que François Auquière a pensé. Directeur de l’hôpital Jacques Cartier de Massy (Essonne), il a mis sur pied une cellule chargée de faire le lien avec les familles des patients. « Sur une idée des médecins réanimateurs, nous avons noué un partenariat avec un laboratoire pour obtenir des tablettes, explique-t-il. Et puis, nous avons utilisé les ressources disponibles. » Notamment les chirurgiens dont les opérations non urgentes ont été reportées en raison de l’épidémie de Covid-19.

Gastro-entérologues, anesthésiste à la retraite ou même chirurgien plasticien : tous utilisent aujourd’hui leurs doigts de fée pour… composer des numéros de téléphone. « Si vous me mettez dans un service de réanimation, je suis une quiche ! résume Stéphane Berdah, le chirurgien plasticien âgé de 55 ans. Mais je peux être utile. Donc autant que je serve à informer les familles. »

Mais pas n’importe comment. Après une formation accélérée en réanimation, les médecins se sont réparti les familles à contacter. « Dès que mon mari est entré à l’hôpital, le docteur Berdah m’a appelée, témoigne Valérie. Il m’a expliqué qu’il serait mon contact privilégié. Et qu’il m’appellerait tous les jours entre 12h30 et 13h30. Même le samedi et le dimanche ! » Essentiel pour maintenir l’espoir, même en pleine pandémie. « On fait presque un travail de super assistant, poursuit le chirurgien plasticien. Je me suis rendu compte que quand le mari allait mieux, je passais plus de temps à prendre des nouvelles de son épouse. Cela sert aussi… »

« Il avait de la barbe et même des cheveux ! »

Ce n’est pas elle qui dira le contraire. Rassurée d’avoir appris que son mari avait été extubé, Valérie a aussi eu la chance de le voir en visioconférence. « De toute notre vie, on n'avait jamais été séparés plus de huit jours. Là, cela faisait deux semaines que je ne l’avais pas vu. C’était magique et effrayant en même temps. Il avait de la barbe et même des cheveux, pleure-t-elle en racontant. C’est une aide-soignante qui a pris son téléphone et m’a appelé en visio. C’est tellement beau. Je ne sais pas quoi faire pour remercier toutes ces personnes. » Simplement continuer à les applaudir tous les soirs à 20h.