Coronavirus : La carte interactive des chercheurs et médecins de Strasbourg contre l’épidémie

A LA LOUPE Pour donner du sens à l’avalanche de chiffres sur le coronavirus, le laboratoire ICube a mis en ligne une carte interactive, utilisée par le CHU pour anticiper l’accueil des patients

Charles Montmasson

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La carte de France interactive permet un suivi par département.
La carte de France interactive permet un suivi par département. — Laboratoire ICube de l'université de Strasbourg, CHU de Strasbourg (service de biostatistique du service de santé publique)

Avec une carte du monde et une carte de France, accessibles en ligne, une équipe de chercheurs de l’université et de médecins du CHU, à Strasbourg, a construit des outils qui permettent de mieux comprendre la progression de l’épidémie de coronavirus.

« Les chiffres ne veulent pas tout dire, justifie le docteur Thibaut Fabacher, qui a commencé il y a un mois par réaliser la carte du monde. La carte de référence de l’université américaine Johns Hopkins affiche le nombre de cas positifs de façon brute, pour chaque pays. Mais ça ne permet pas de bien se rendre compte de l’ampleur dans chaque pays. Notre première idée a été de représenter ce nombre de cas rapporté à la population de chaque pays. Ça a permis rapidement de voir que l’Italie n’était pas sur le bon chemin, comme l’Iran, notamment. »

La surprise de l’Islande

En un clic, on obtient une carte où la plupart des pays de l’Europe de l’Ouest s’affichent en violet foncé, avec 169,82 cas pour 100.000 habitants en France, pendant que la Chine, en orange, n’en a déclaré « que » 6 pour 100.000 habitants. « Autrement dit, 10.000 morts rapportés à une population de 67 millions d’habitants ça n’a pas la même portée que sur 1,5 milliard d’habitants », explique le professeur Nicolas Meyer, du CHU.

Autre exemple, l’Islande. « On n’en parle pas, avec un petit nombre de cas. Mais quand on les rapporte à sa population, le pays apparaît en noir sur la carte », décrit le Dr Fabacher. Les 1.616 cas islandais représentent en effet 475,65 cas positifs déclarés pour 100.000 habitants soit près de trois fois qu’en France.

Les Vosges, durement touchés

Selon le même principe, l’équipe d’ICube propose une carte des départements français. Hospitalisations cumulées par habitants, décès cumulés par habitants… Avec ces critères, c’est la partie est de la France qui apparaît en couleur foncée. « Il faut faire attention, parfois les décès sont comptabilisés dans une région alors qu’ils appartiennent à une région voisine, avertit le Pr Meyer. C’est d’autant plus le cas pour les hospitalisations. Le territoire de Belfort prend en compte le Doubs et la Haute-Saône. »

Dans le Grand-Est, la carte permet notamment de se rendre compte que le nombre de décès dans les Vosges a été particulièrement important : rapporté à leur population, le chiffre (35,6 pour 100.000 habitants) est comparable à celui de la Moselle (37,55 pour 100.000 habitants)

Planifier les besoins hospitaliers

La carte française présente le nombre d’hospitalisations, mais aussi le nombre de personnes en réanimation, sur la période que l’on veut étudier. On peut comparer l’évolution de l’épidémie d’une semaine à l’autre, par exemple.

« Au sein du CHU de Strasbourg, on se sert de cette carte pour faire des prévisions de besoin en lits, c’est un élément parmi d’autres pour planifier autant que possible, indique le Pr Meyer. Elle sert aussi aux établissements de santé, pour avoir une idée de ce qui se passe dans les régions environnantes. Ça permet, en lien avec l’ARS, de faciliter la réorganisation des services pour accueillir au mieux les patients. »

Le pic de l’épidémie, très attendu

La carte confirme-t-elle l’espoir d’un ralentissement de l’épidémie en France ? « Pour l’instant, on a un peu le sentiment, en restant prudent, que sa croissance ralentit, répond le Pr Meyer. Mais les variations ne sont pas suffisantes pour qu’on puisse l’affirmer. Il faut tenir compte des transferts de patient et nous ne sommes pas sur des temps suffisamment longs. Nous surveillons les données avec une grande attention, dans l’attente du moment ou l’on pourra considérer qu’on a franchi le pic. Mais c’est après coup que l’on pourra s’en assurer. »

« L’épidémie a une longueur d’avance, ajoute le Pr Meyer. On ne peut que la décrire pour essayer de comprendre comment elle va se comporter. Avec des outils comme la cartographie, nous essayons de raccourcir ce retard. »

  • La carte a été réalisée par le Dr Fabacher en collaboration avec le service des maladies infectieuses des Hôpitaux universitaires de Strasbourg, le groupe méthode en recherche clinique du service de santé publique (Pr Meyer) et le laboratoire de biostatistique et informatique médicale (faculté de médecine, Pr. Sauleau).
  • Tous trois sont membres de l’équipe IMAGeS du laboratoire ICube (CNRS, université de Strasbourg, Engees, Insa Strasbourg).
  • Les données proviennent de l’université Johns Hopkins et de Santé publique France.