Coronavirus : « Les gens sont confinés. La manche rapporte moins. C’est la galère » pour les SDF

REPORTAGE « 20 Minutes » a effectué une maraude auprès des sans-abri dans le 17e arrondissement de Paris, avec une équipe du Secours catholique

Vincent Vantighem

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Paris, le 8 avril 2020. Myriam (à gauche) et Marie-Anne du Secours Catholique effectuent une maraude pour venir en aide aux sans-abri comme Jérémie, en pleine pandémie.
Paris, le 8 avril 2020. Myriam (à gauche) et Marie-Anne du Secours Catholique effectuent une maraude pour venir en aide aux sans-abri comme Jérémie, en pleine pandémie. — V. VANTIGHEM
  • L’épidémie de coronavirus a plongé les sans-abri dans une précarité encore plus grande que d’habitude.
  • Confinement oblige, les Français sortent moins et la manche rapporte difficilement de quoi manger. Les associations ont aussi vu leur action être limitée à cause de la pandémie
  • « 20 Minutes » a effectué une maraude dans Paris avec les bénévoles du Secours catholique.

Le soleil commence à taper devant la station de métro La Fourche, dans le 17e arrondissement de Paris. Mais Ahmed a remonté la fermeture éclair de son blouson jusqu’en haut. Comme si cela pouvait lui permettre de disparaître derrière le cuir épais. L’homme de 46 ans a la mine des mauvais jours. Des cernes aussi noirs que son turban. Et que le café soluble qu’il commande, d’une voix blanche, à Myriem et Marie-Anne. Il est à peine 14h30 ce mercredi. Les deux bénévoles du Secours catholique n’ont pas encore démarré leur maraude qu’elles doivent déjà déboucher le thermos d’eau chaude, en haut de l’avenue de Saint-Ouen.

« C’est dur… », maugrée le sans domicile fixe de 46 ans. Une fois assis sur l’appui de fenêtre d’une banque, son regard encore fier s’éteint pourtant d’un coup, et la parole se libère. « Je ne serais pas contre une chambre d’hôtel… Je peux avoir de l’eau ? Un repas aussi ? » Myriem pioche rapidement dans les cabas accrochés au guidon de son VTT.

Paris, le 8 avril 2020. En raison du confinement, de nombreux SDF assurent avoir plus de mal à se nourrir.
Paris, le 8 avril 2020. En raison du confinement, de nombreux SDF assurent avoir plus de mal à se nourrir. - V. VANTIGHEM

La bénévole de 55 ans sait que l’épidémie de coronavirus a plongé les sans-abri dans une précarité encore plus grande que d’habitude, comme le résume simplement Jérémie, installé, lui, devant le Monop’ de la rue Collette : « Les gens sont confinés chez eux. Ils passent peu. La manche rapporte moins. C’est la galère… » Son sac plastique est plein à ras bord, mais il ne rechigne pas à cantiner un repas de plus, comme s’il était persuadé que la situation allait encore s’aggraver.

« Le sentiment que la faim devient un réel problème »

« C’est difficile de faire un bilan maintenant, explique Marie-Anne, historique du Secours catholique. Depuis quelques jours, j’ai le sentiment que la faim devient un réel problème. Mais je ne peux pas encore l’assurer… » Jean-Philippe semble lui donner raison. Le SDF ne prend pas la peine de remettre ses chaussures pour traverser l’avenue en lançant abruptement : « Vous avez à manger ? ».

Dans le panier du vélo de Marie-Anne, le café côtoie le bidon de gel hydroalcoolique, des chèques premières nécessités et quelques denrées collectées ici ou là. Aujourd’hui, elle peut aussi compter sur Farid qui, en voisin, est venu, spontanément, distribuer les pâtisseries berbères que sa sœur a concoctées solidairement. Sésame et fleur d’oranger. « Trop bon ! », s’exclame Fabrice. Bonnet sur le haut du crâne, il n’hésite pas à demander immédiatement du rab’, la bouche encore pleine. « Vous avez pas de la soupe aussi ? », réclame, de son côté son acolyte, avant de se rabattre sur le sucré.

Le panier du vélo de Marie-Anne.
Le panier du vélo de Marie-Anne. - V.VA

Le gouvernement va distribuer des chèques

Réel ou supposé, le problème semble en tout cas avoir été cerné par le ministère de la Ville et du Logement. « On sait que l’aide alimentaire a du mal à parvenir aux plus démunis en raison de confinement, indique-t-on ainsi au cabinet de Julien Denormandie. C’est pourquoi nous allons commencer à distribuer des "chèques service’’ permettant des achats de nourriture ou de première nécessité dans les zones les plus sensibles. » A raison de deux chèques de 3,50 euros par jour, le dispositif pourrait bénéficier à 60.000 nécessiteux. Montant de l’opération : 15 millions d’euros pour le gouvernement.

Ce n’était évidemment pas prévu. Tout comme ce virus qui s’attaque à tout. Y compris à l’organisation des associations habituellement nombreuses à venir en aide aux plus démunis. Le Secours catholique a, par exemple, demandé à ses équipes de limiter les maraudes à deux par semaine, faute de masques de protection suffisants pour en faire plus. « Et puis, la plupart de nos bénévoles ont plus de 70 ans. Nous leur avons donc dit de rester chez eux, explique Solène Mahé, coordinatrice des actions de rues au Secours catholique. En parallèle, j’ai formé en urgence de nouveaux bénévoles plus jeunes, par visioconférence, la semaine dernière. »

Dont Myriem. Dans une autre vie, elle s’occupait de réparer des bicyclettes pour l’association VélocipAide. Aujourd’hui, elle roule pour les sans-abri comme si de rien n’était. « Je suis contente, lâche-t-elle à la fin de la maraude. La dernière fois, j’avais vu que Jérémie était mal mal mal. Mais là, je trouve qu’il va mieux… » Marqué par une récente bagarre, le visage de l’homme de 35 ans, qui en paraît 50, s’illumine à cette évocation. « Vous repasser bien dimanche ? », vérifie-t-il en reprenant en mains le livre de Stephen Clarke qui l’occupe en ce moment. Son titre ?  God save la France. Lui ou n’importe qui d’autre en fait…