Coronavirus : La Poste a-t-elle caché plus de 24 millions de masques en pleine épidémie ?

FAKE OFF Le syndicat Sud-PTT accuse La Poste d'avoir caché l'existence d'un stock de plus de 24 millions de masques à ses salariés, en pleine épidémie de coronavirus

Alexis Orsini

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Un camion de La Poste à Paris, le 26 mars 2020.
Un camion de La Poste à Paris, le 26 mars 2020. — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • En pleine épidémie de coronavirus, La Poste a-t-elle caché plus de 24 millions de masques à ses salariés ?
  • C’est ce qu’affirme le syndicat Sud-PTT dans un communiqué, en expliquant que la DRH du groupe aurait justifié cette décision par la crainte de voir ce stock « réquisitionné ».
  • Si un document consulté par 20 Minutes fait bien état d’un stock de plus de 24 millions en date de fin janvier, La Poste affirme ne pas avoir caché cette information à ses salariés et avoir entamé la distribution du stock dès le mois de mars. 20 Minutes fait le point.

Certaines grands entreprises font-elles de la rétention  de masques depuis plusieurs mois, tandis que le personnel soignant et certains salariés particulièrement exposés de par leur activité manquent de ce type de protection contre le coronavirus ?

Alors que le gouvernement fait l’objet de critiques pour son discours évolutif sur l’utilité de ces masques, La Poste est pour sa part accusée d’avoir dissimulé un stock conséquent de masques de peur de voir ces derniers réquisitionnés. Dans un communiqué en date du 6 avril, la Fédération Sud-PTT affirme avoir appris « au détour d’une procédure juridique [que La Poste] avait un stock énorme de masques. […] Le groupe dispose de 486.000 paquets de 50 masques, donc 24.300.000 masques sont en stock […] ! »

« Plus de 24 millions de protections que n’ont pas eu les agents du guichet au début du confinement, plus de 24 millions de masques qui ne sont pas arrivés chez les livreurs et facteurs ! Une partie a été distribuée (300.000) au ministère de l’Intérieur, on le sait grâce à un tweet de Castaner, mais pas aux agents ni aux hospitaliers ! […] », poursuit le communiqué.

Ce document s'achève par une citation attribuée à la DRH du groupe la Poste pour expliquer, lors d’une réunion, ce « silence » : « Nous n’avons pas intérêt à ce que cela se sache car si nous sortons le chiffre, nous risquons de nous faire réquisitionner ».

FAKE OFF

Contacté par 20 Minutes, Yann Le Merrer, membre du bureau fédéral Sud-PTT, nous précise que le document dont est tiré le chiffre fait « partie des pièces du dossier de réponse de La Poste à notre procédure juridique en cours, puisque nous avons attaqué La Poste pour mise en danger [de son personnel] au début de la crise du Covid-19 ».

Dans ce document non daté communiqué par La Poste dans le cadre de la procédure lancée par Sud-PTT et que nous avons pu consulter, La Poste indique bien disposer « de stocks importants (486.000 lots de 50 masques) qui sont vraisemblablement encore utilisables : il n’y a pas de péremption ». Elle précise toutefois devoir vérifier « la qualité de l’élastique » avant le « lundi 27 janvier [2020] ».

Jointe par 20 Minutes, La Poste « ne confirme pas le chiffre avancé » mais précise avoir « constitué des stocks de masques à l’occasion de la crise sanitaire H1N1 en 2009 dans le cadre de sa politique de prévention sanitaire, pour répondre à une crise sanitaire d’environ deux mois. »

« Un état de situation du stock présenté fin janvier »

« Il a été vérifié au cours du début de l’année 2020 que la plupart de ces masques pouvaient encore être utilisés », poursuit La Poste, en soulignant qu’« un état de situation [du stock] a été présenté dans le cadre d’une note fin janvier à la commission nationale de santé et sécurité au travail à laquelle participent les organisations syndicales. » Le groupe ajoute enfin avoir en plus fait « des dons réguliers de masques pendant toute cette période : 1 million de masques chirurgicaux à l’APHP, 300.000 au Ministère de l’Intérieur, de 500. 000 à la RATP, 510.000 à Intermarché pour ses salariés ».

« Apparemment, l'importance du stock a été communiquée en janvier à quelques personnes mais La Poste n’a jamais jamais communiqué plus largement qu’elle avait des masques en stock », soutient pour sa part Yann Le Merrer, qui déplore aussi d’avoir appris les dons de masques effectués par l'entreprise par « voie de presse » plutôt que par communication interne. Christine Simon, responsable du secteur « poste » à FO Com, nous indique pour sa part que son organisation syndicale a « appris l’existence de ces masques hier », mais « avoir alerté par une lettre la direction de La Poste sur la nécessité de mettre en place des mesures de protection des salariés dès le 17 mars ».

« Nous avons aussi appris par les médias qu’une partie des masques avait fait l’objet de dons, mais La Poste a aussi évoqué certains d’entre eux dans des réunions internes », poursuit-elle, avant d’ajouter : « La priorité, depuis le début, c’est d’assurer la protection de tous les salariés. Maintenant qu’on sait que le stock existe, nous souhaitons que ces masques soient remis à tous les postiers, des centres de tri au courrier. »

La moitié du stock déjà distribuée ?

Le stock de masques n'ayant pas fait l'objet de dons est-il déjà mis à disposition des salariés du groupe ? Si La Poste affirme que « la moitié de ces masques a été acheminée en territoires dans les établissements dès le début du mois de mars pour les besoins des postières et des postiers » et « qu’une grande partie est déjà utilisée », Yann Le Merrer dénonce une « fake news » : « Les masques ont pendant longtemps été réservés uniquement aux salariés qui étaient malades, La Poste n’a commencé l’envoi massif des masques qu’à la fin du mois de mars, en passant par le circuit classique de distribution, qui est très dégradé vu le nombre de bureaux de poste fermés, au lieu de passer par un circuit spécifique ». Pour sa part, Christine Simon explique avoir entendu qu’« une bonne partie des masques – peut-être la moitié – aurait déjà été distribuée » mais que FO Com n’en saurait plus que dans les jours à venir.

Plus précisément, La Poste affirme avoir distribué des masques « immédiatement » (dès le 4 mars) dans les zones clusters, puis aux personnes malades à partir du 6 mars, avant d’étendre cette distribution aux postiers chargés des visites à domicile et des portages de repas – auprès de personnes fragiles face au coronavirus – le 11 mars, puis à « tout postier en contact avec le public » à partir du 20 mars. Tout en soulignant que, depuis le 4 avril et l’évolution de la « doctrine des autorités de santé », elle prévoit un besoin de 4 millions de masques hebdomadaires pour équiper tous ses postiers, et qu’elle a « également passé de nouvelles commandes pour assurer la protection des postiers dans les semaines suivantes ».

Si Yann Le Merrer reconnaît que « la plupart des guichets encore ouverts ont commencé à être équipés de masques fin mars », il rappelle qu’à ce stade de l’épidémie, moins de 2.000 bureaux restaient en activité à cause de la fermeture provisoire de nombre d’entre eux. Il maintient en outre que certains clusters – hormis dans le Grand Est – « manquaient encore de masques il y a quinze jours ». 

Morgane Guessant, secrétaire département de Sud PTT dans le Morbihan (56), confirme : « Dans la foulée des mesures de sécurité prises par la préfecture début mars avec la fermeture des écoles, j’avais alerté la direction, pour savoir ce qui était prévu pour assurer la sécurité des salariés et on m’a répondu qu’il fallait se laver les mains. […] C’est la bagarre pour avoir des masques depuis début mars, encore la semaine dernière des directeurs refusaient d’en donner, et toutes les demandes pour connaître le stock dans le Morbihan n’ont pas eu de réponse. »

Yann Le Merrer souligne enfin que les salariés chargés des visites à domicile ne « représentent pas une grosse activité » au sein de La Poste, tout en soulignant : « La distribution de masques pour les facteurs et les colipostiers, c’est encore autre chose. On saura demain si la distribution massive lancée fin mars est effective dans les bureaux ».

« Nos masques ne sont pas réquisitionnables »

Enfin, La Poste juge « ridicule » la « polémique » autour d’une crainte de « réquisitions » : « Le stock de masques de la poste est connu des autorités comme en interne, il fait partie des dispositifs de prévention et de gestion de crise. […] Dans le cadre des échanges réguliers avec le haut fonctionnaire de défense, […] ce stock fait partie des sujets partagés et un état de sa situation a été fait au début du mois de mars. […] Par ailleurs nos masques ne sont pas réquisitionnables par les décrets de réquisition. » Contacté par 20 Minutes, le Haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS) de l'entreprise n’avait pas donné suite à nos sollicitations avant la parution de cet article.

« Le décret de réquisition énonce que sont réquisitionnables : les stocks de masques FFP2 dans toutes les entreprises qui en détiennent et tous les types de masques chez les fabricants et distributeurs de masques eux-mêmes. Nous ne sommes ni distributeur ni fabricants de masques. Les masques dont il est question sont des masques chirurgicaux simples », conclut le groupe.