Coronavirus : Clients confinés et stocks amoindris… En Seine-Saint-Denis, le trafic de drogue tourne au ralenti

STUPEFIANTS Avec les mesures de confinement et l’accroissement des contrôles, le trafic de stupéfiants est impacté... et les dealers s’adaptent

Caroline Politi

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Un policier affecté au contrôle du confinement (photo d'illustration)
Un policier affecté au contrôle du confinement (photo d'illustration) — SYSPEO/SIPA
  • En Seine-Saint-Denis, le trafic de stupéfiants a baissé depuis la mise en place des mesures de confinement.
  • Les enquêteurs spécialisés notent néanmoins une mutation de ce trafic.
  • Les restrictions de circulation partout dans le monde grippent l’approvisionnement.

Depuis quelques jours, une question taraude Aurélien. Comment se réapprovisionner ? « J’ai encore de quoi tenir, trois ou quatre jours, peut-être un petit peu plus si je limite ma consommation mais c’est sûr que dans le courant de la semaine, je serai à sec », s’alarme ce trentenaire parisien en faisant l’inventaire de ce qui lui reste : un pochon entamé d’herbe et une « petite » barrette de shit. Le lendemain des annonces présidentielles sur le confinement, il avait pourtant pris les devants et appelé son dealer. Quelques heures plus tard, il était livré au pied de son immeuble. « Macron avait annoncé deux semaines de confinement, je me suis dit que j’allais prendre un peu plus mais je n’ai pas anticipé que je fumerais plus que d’habitude. » Voyant ses réserves s’amenuiser, il a tenté de passer une nouvelle commande. Fin de non-recevoir : avec la crise du coronavirus, son livreur a suspendu son activité. Trop risqué. Désormais, il réfléchit à braver le confinement et franchir le périph’ pour aller acheter de « quoi tenir ».

Dans la capitale comme dans la banlieue nord où Aurélien compte se rendre, le trafic de drogue a connu un sérieux coup de frein ces trois dernières semaines. Les mesures de confinement pour limiter la propagation du coronavirus auraient-elles réussi là où les « plans stups » ont échoué ? « Quand tout le monde est censé rester chez soi et que les contrôles de police sont renforcés pour s’assurer que c’est bien le cas, cela n’aide pas vraiment les dealers », sourit un haut gradé en poste en Seine-Saint-Denis. Dans ce département, considéré comme l’une des plaques tournantes du trafic de drogue en Ile-de-France, les plus gros points de deal tournent désormais au ralenti. « Ça grenouille encore un peu, on interpelle régulièrement une même personne trois ou quatre fois dans la journée sur un territoire qui correspond à des points de vente mais cela rien à voir avec d’habitude », affirme une source policière. Preuve en est : depuis le début du confinement, les saisies se font plus rares et les quantités souvent « anecdotiques ».

« Les dealers trouvent des parades »

En matière de stups, les apparences peuvent néanmoins être trompeuses. Si les autorités du département s’accordent pour dire que le trafic a diminué depuis la mi-avril, ils refusent de dresser un tableau trop optimiste. « Les dealers trouvent des parades, s’ils ne vendent plus dans les halls d’immeuble, ils le font ailleurs, différemment », insiste ce haut gradé. Désormais, aux points de deal classiques sont privilégiés les rendez-vous individuels. Certains se sont repliés sur les réseaux sociaux, Snapchat ou Facebook sont devenus d’intenses lieux de trafic. Les enquêteurs spécialisés craignent également d’assister à une accélération de « l’uberisation » du trafic de stupéfiants avec des livraisons à domicile. Certains livreurs continuent à se déplacer mais dans un périmètre restreint et seulement en journée pour éviter d’attirer l’attention des fonctionnaires chargés de vérifier les attestations.

D’autant que face à cette restructuration du marché, les fonctionnaires se sentent démunis. Dans les hôtels de police, seules les activités essentielles sont maintenues, toutes les enquêtes « stups » sont mises en suspens. « Ce n’est pas notre priorité, ce qui ne veut pas dire que si on tombe sur un point de deal, on va rester les bras croisés », précise une source policière. Même topo au tribunal judiciaire. A Bobigny, les comparutions immédiates sont principalement consacrées aux affaires de violences ou d’atteintes aux personnes. Et conformément aux demandes du ministère, chaque placement en détention est longuement soupesé.

Des tensions en matière de stocks

Le coup de grâce à ce trafic pourrait-il venir de l’extérieur ? Car si les clients viennent à manquer, les trafiquants sont confrontés à un autre problème : les restrictions de circulation grippent l’approvisionnement. Le Maroc, principal exportateur de résine de cannabis a fermé ses frontières, tout comme les Pays-Bas pour l’herbe. Pour circuler en Espagne il faut désormais être muni d’une carte de résidant. Sans compter les contrôles renforcés aux frontières. « On n’est pas encore dans une situation de pénurie mais c’est évident qu’il y a des tensions en matière de stocks », confie une source au sein de la direction centrale de la police judiciaire. Même constat pour le trafic de cocaïne, paralysé par la fermeture des ports et la baisse du trafic aérien qui empêche l’arrivée des mules guyanaises dans l’Hexagone. Une chute inédite qui suscite de nouvelles inquiétudes : cette délinquance sera-t-elle remplacée par une autre, plus violente encore ? « La nature a horreur du vide », s’inquiète cette source.