Coronavirus : « On nous demande de prier à travers une vitre… » Le délicat travail des aumôniers

TEMOIGNAGES Alors que les malades du coronavirus n’ont pas toujours le droit de recevoir de visites de leurs familles, les aumôniers tentent de les soulager

Vincent Vantighem

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Rennes, le 1er avril. Une femme équipée d'un masque et d'une blouse regarde un patient infecté par le coronavirus à travers une vitre.
Rennes, le 1er avril. Une femme équipée d'un masque et d'une blouse regarde un patient infecté par le coronavirus à travers une vitre. — LOIC VENANCE / AFP
  • 7.560 personnes sont mortes en France du coronavirus, dont 2.000 dans les Ehpad, selon un bilan provisoire rendu public samedi 4 avril.
  • Pour éviter le risque de propagation, la plupart des hôpitaux interdisent aux patients de recevoir des visites.
  • Les aumôniers de toutes les confessions, eux, tentent de soulager les patients comme ils le peuvent dans cette période de « détresse spirituelle ».

Charlotte, blouse, surchaussures, lunettes et masque évidemment… Comme n’importe quel soignant, ils ont droit à tout l’attirail. Même s’ils sont là uniquement pour panser les âmes. Celles qui souffrent. Celles qui partent. Et celles qui sont déjà parties, même… Les aumôniers de toutes les confessions se retrouvent en première ligne dans les hôpitaux pour épauler les patients atteints par le coronavirus. Quand ils parviennent à franchir les lourdes portes battantes des services de réanimation.

« Cela dépend un peu des chefs de service. Certains nous acceptent, d’autres non, témoigne Philippe Marsset, vicaire général du diocèse de Paris. Je ne vais pas cacher qu’on a plus de facilités aujourd’hui à entrer dans les chambres mortuaires que dans les chambres d’hôpital. Mais on essaye quand même de remettre un peu d’humanité là où il n’y en a plus à cause de ce satané virus. »

Difficile de laisser partir les proches sans une dernière prière

Quitte pour cela à faire quelques entorses aux rites sacrés. Risque de contagion oblige, les derniers sacrements ont ainsi dû être révisés. Fini l’adieu au visage. Finie l’huile ointe sur les mains. Finie la toilette mortuaire. « Les corps sont déposés dans une première housse désinfectée. Puis dans une seconde javellisée et ensuite directement dans un cercueil qui est scellé, se désole Khadidja Louanoughi qui gère l’aumônerie musulmane à l’hôpital Broca, à Paris. On ne les voit pas. On ne les touche pas. C’est très dur pour les familles… »

Interdites de visites, elles sont en effet nombreuses à faire appel aux aumôniers à qui elles demandent de les substituer pour maintenir un lien ténu avec leurs proches en détresse. « Mais nous sommes nous-mêmes limités dans nos actions, poursuit Khadidja Louanoughi. On est parfois autorisé à se rendre au chevet d’un malade pour une durée de vingt minutes. Comme on met déjà dix minutes à s’habiller, c’est trop peu. Et puis, on nous demande de prier à travers la vitre de la chambre. Ce n’est pas possible… C’est triste de ne pas pouvoir prendre les malades dans nos bras… »

Mais c’est le seul moyen d’éviter encore plus la propagation du virus. Et tous les aumôniers en sont conscients. « Personne ne tente de contrevenir aux mesures sanitaires, indique ainsi le père Franck Derville, aumônier à l’hôpital Cochin, à Paris. Mais les familles ont du mal à admettre qu’elles doivent laisser partir un proche sans avoir pu lui dire adieu, sans avoir pu dire une prière… »

Comment faire avec un respirateur pour deux patients ?

D’autant que, plus nombreux que d’habitude, les patients qui font appel à un aumônier sont aussi plus difficiles à rassurer, si l’on en croit le représentant du culte catholique. « Habituellement, les médecins leur donnent un pronostic précis : maladie, traitement, chances de guérison, durée… Mais avec le coronavirus, c’est quasi impossible, poursuit Franck Derville. Cette incertitude pèse énormément sur le moral des patients… »

Et sur les effectifs. Ainsi, le diocèse de Paris a dû faire appel aux jeunes prêtres de toutes les paroisses parisiennes pour remplacer les aumôniers plus âgés ou à risques à cause de problèmes de santé. Eux sont désormais confinés chez eux avec la lourde tâche d’assurer une écoute spirituelle au numéro de téléphone spécialement mis en place pour « ce temps de détresse » (01.78.91.91.78).

« Il vient d’être créé mais on a notamment prévu des éléments pour répondre aux questions éthiques, annonce déjà le vicaire général Philippe Marsset. On s’attend à recevoir des coups de fil de soignants qui se demandent comment choisir entre deux patients quand on ne dispose que d’un respirateur ? Ou encore si toute cette épidémie n’est pas un signe que Dieu nous envoie ? »

Sur ce dernier point, l’ecclésiastique rappelle que la période de Pâques peut apporter aux croyants un bon éclairage dans la période actuelle. « Il faut se souvenir de tout ce que le Christ a enduré avant de ressusciter… C’est ce qu’on appelle la Passion. » Un mot qui, en latin, ne signifie rien d’autre que « souffrance ».