Coronavirus : Gestion des stocks, entreprises privilégiées, communication… Mediapart se penche sur les causes de la pénurie de masques en France

EPIDEMIE Selon une enquête publiée ce jeudi par Mediapart, c’est une série de dysfonctionnements et une réaction trop tardive de l’Etat français qui ont entraîné une pénurie de masques dans l’Hexagone

Manon Aublanc

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Dans une usine de production de masques du centre de la France.
Dans une usine de production de masques du centre de la France. — PHILIPPE DESMAZES / AFP

C’est devenu l’objet le plus convoité au monde. A l’heure où la France est frappée de plein fouet par l’épidémie de coronavirus, le manque de masque est plus que jamais problématique. Le premier responsable ? Le gouvernement, révèle une enquête de Mediapart, publiée ce jeudi sur son site (payant).

Urgentistes, infirmiers, aides-soignants, médecins libéraux, personnels des Ehpad… Partout en France, les professionnels de santé français doivent lutter contre la « plus grande crise sanitaire de notre époque », selon l’OMS, avec un stock de masques quasiment nul. Selon Mediapart, c’est le résultat d’une série de dysfonctionnements et d’une réaction trop tardive de l’Etat français.

Au plus haut sommet de l’Etat, les ratés de l’anticipation

Et les erreurs débutent dès le mois de janvier. A ce moment-là, – la France n’est pas encore touchée par l’épidémie –, le pays ne dispose d’aucun masque FFP2 mais simplement de 80 millions de masques chirurgicaux. Un vide dû à une décision prise en 2013 : à cette époque, le gouvernement décide de supprimer les stocks stratégiques de l’État et délègue les commandes de masques directement aux établissements de santé, privés et publics. Fin janvier, la direction générale de la Santé demande alors à l’agence Santé publique France d’acheter 1,1 million de masques FFP2, racontent nos confrères.

Mais face aux besoins accrus, la commande passe finalement à 28,4 millions de masques. Sans succès. L’agence Santé Publique France reçoit seulement 500.000 masques. Selon Mediapart, cet échec serait dû la forte demande internationale et aux procédures de marchés publics inadaptées à l’urgence sanitaire. Pourtant, les estimations du ministère de la Santé sont bien supérieures :  il faudrait 175 millions de masques FFP2 sur la base d’une épidémie de trois mois.

Des occasions manquées

Pour gérer la crise, le gouvernement a installé, début mars, une cellule interministérielle dédiée à l’achat et à la commande de masques. Problème : le monde entier cherche la même chose. En trois semaines, seulement 40 millions de masques sont obtenus – issus d’entreprises françaises, de réquisitions, de dons et d’importations étrangères –, l’équivalent d’une semaine de consommation en période de crise sanitaire.

Le gouvernement aurait pourtant refusé plusieurs propositions de fournisseurs étrangers, estimant qu’elles n’étaient pas fiables, explique Mediapart. La société française Prolaser, qui avait annoncé pouvoir importer 500.000 masques par jour grâce à ses contacts en Chine, n’a jamais eu de réponse du gouvernement, selon nos confrères. Une autre société, elle, avait repéré 500.000 masques chirurgicaux sans norme européenne, qui n’ont pas pu être importés, faute d’accord des douanes et du ministère de la Santé.

Le masque inutile, sauf pour Airbus

Un manque de stock que l’Etat aurait pourtant pu éviter. Dès le début de l’épidémie, le gouvernement a minimisé l’importance des masques, déconseillant même de le porter, sauf pour les personnes contaminées. « Les masques chirurgicaux sont utiles en cas d’épidémie et ils sont distribués aux personnes de retour de Chine et aux personnes au contact de malades », avait déclaré le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, en février.

Le 25 mars dernier, Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement, avait indiqué que « le président de la République n’est pas muni d’un masque, tout simplement parce qu’il n’y a pas besoin d’un masque quand on respecte la distance de protection vis-à-vis des autres ». Mais le jour même, Emmanuel Macron, en visite à l’hôpital de campagne de Mulhouse, était apparu avec un masque FFP2 sur le visage. Inutile, mais pas pour tout le monde. Selon nos confrères, certaines entreprises, non essentielles de l’économie, ont visiblement eu droit à des traitements de faveur. C’est le cas d’Airbus, par exemple, qui a continué à fournir des masques à ses salariés, alors même que les soignants affrontaient le virus sans protection.