Coronavirus : « J’ai l’impression d’avoir 12 ans ! »… Confinés avec leurs parents, les « Tanguy » malgré eux racontent

FAMILLE « 20 Minutes » a interrogé ses lecteurs, contraints de revivre dans leur famille comme il y a dix, vingt ou trente ans…

Delphine Bancaud

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Un  monsieur et sa fille joue à un jeu de société.
Un monsieur et sa fille joue à un jeu de société. — DENIS CLOSON/ISOPIX/SIPA
  • Avec les mesures de confinement, beaucoup d’adultes sont repartis vivre chez leurs parents pour différentes raisons.
  • Un choc des générations version « Tanguy » qui peut mal se passer.
  • Mais qui peut aussi être l’occasion, pour certaines familles, de se rapprocher.

Un retour chez papa-maman qui n’était pas prévu. Avec les mesures de confinement, beaucoup d’adultes sont repartis vivre chez leurs parents. Et ces derniers, qui s’étaient habitués à être en petit comité ou qui coulaient une retraite tranquille, se retrouvent avec un « grand » enfant à la maison. Une cohabitation souvent contrainte en raison des circonstances, comme pour Anne-Laure, qui a répondu à notre appel à témoins : « Je suis revenue chez mes parents afin de fêter mes 30 ans en famille le week-end du 13 mars, et j’y suis restée ».

Marjolaine, médecin urgentiste, est venue habiter chez ses parents avec sa famille pour être plus proche de l’hôpital où elle travaille. Ce sont donc parfois des contraintes logistiques qui ont guidé ce choix, comme pour Antoine : « J’ai décidé de rentrer chez mes parents pour télétravailler et bénéficier d’une connexion internet que je n’ai pas dans mon logement rennais ». Certains ont aussi opté pour cette solution afin de vivre leur confinement à la campagne ou dans une maison plus grande, à l’instar de Pauline, 34 ans : « J’habite Nantes dans un appartement avec ma compagne. Mes parents habitent sur la côte à Pornic. Nous n’avons pas longtemps hésité à les rejoindre, car ils ont une grande maison avec un jardin ». D’autres ont regagné le berceau de la famille pour prêter main-forte à leurs parents, à l’instar de Tayet : « Je suis retournée chez ma mère de 73 ans, avec ma fille de 16 ans, pour le confinement. J’ai fait ce choix car je préfère la savoir accompagnée ». Idem pour Justine : « Je veux aider mes parents, car ma mère s’est fait opérer il y a peu », confie-t-elle.

« Nous faisons un travail sur nous-même d’adaptabilité »

« Cette cohabitation revêt un caractère exceptionnel, car elle ne s’effectue pas dans un contexte de vacances et que sa fin n’est pas programmée. C’est une situation historique pour les familles », analyse le psychologue Valentin Spitz*. Bien conscients de cela, beaucoup de parents et leurs « grands » enfants ont mis en place des règles pour que la vie en communauté se passe au mieux. Comme Sophie et son mari, qui ont accueilli leurs fils de 20 et 26 ans : « On leur a juste demandé d’aider et ils le font sans problème. S’ils n’y pensent pas, on demande (poubelle, linge, courses, lave-vaisselle…) et ils ne râlent pas », se félicite-t-elle. « J’ai fait un planning en veillant à répartir les tâches équitablement, avec en plus le matin une activité sportive dans le jardin. Ça se passe mieux que ce que je pensais », s’étonne presque Maria.

Et les « Tanguy » malgré eux y mettent du leur, comme Nicolas, 42 ans : « Je fais passer la pilule en préparant la quasi-totalité des repas. Non seulement cela m’occupe, mais cela permet également de manger des choses plus ou moins équilibrées (ma mère étant une vraie ch’ti qui met des tonnes de beurre partout !) ». Et chacun met de l’eau dans son vin, à l’instar de Morgane, 30 ans : « Nous faisons un travail sur nous-même d’adaptabilité et surtout, nous nous disons les choses pour tirer le plus d’éléments positifs de ce retour en arrière obligatoire ».

« Je suis obligé de me retaper les règles de quand j’étais ado »

Mais ce choc des générations peut parfois mal se passer. « C’est surtout le cas pour les jeunes adultes qui ont quitté le nid récemment et ont conquis parfois durement leur autonomie. Après les premiers jours sympathiques du "revival ado", les anciens conflits se remettent à flamber. Des tensions qui concernent les tâches ménagères, les habitudes des parents qui peuvent irriter ou leurs questions trop intrusives sur la vie privée », constate Valentin Spitz via les téléconsultations qu’il effectue depuis le confinement. C’est ce que vit Steve, 23 ans : « Nous ne sommes pas d’accord sur les menus, sur l’horaire des repas, sur l’heure de se laver, de faire marcher le sèche-cheveux… Maman se couchant tôt, il ne faut pas faire trop de bruit, donc les douches le soir, ainsi que la télévision trop forte, ce n’est pas la peine ». Idem pour Clémence : « J’adore mes parents, mais parfois ils sont énervants en pensant bien faire. "Viens manger !" Et cinq minutes plus tard : "Ça va refroidir". Retour dix ans en arrière, j’ai l’impression d’avoir 12 ans ! ».

Un sentiment de régression désagréable qu’éprouve aussi Julien, 27 ans : « Je suis obligé de me retaper les règles de quand j’étais ado, je ne peux plus vivre ma vie tranquillement. Ma mère est végétarienne, moi pas du tout. Donc ici, pas de viande ! Je suis un vrai couche-tard et je me réveille tard. Mais ici, dès 9h du matin, ça s’agite à la maison. Le plus dur, c’est que je ne me sens pas chez moi, c’est plus ma chambre, c’est devenu le bureau de mon beau-père ».

« Il marque le territoire commun : de chaussettes puantes, de détritus en tout genre… »

Et pour ceux qui vivent en célibataire depuis quelques années, le choc est parfois rude : « Je n’étais plus habitué au bruit d’une vie à plusieurs : papa qui parle en même temps que maman, le raclement de chaises sur le sol, la vaisselle qui s’entrechoque, les portes qui claquent, l’utilisation intempestive de la chasse d’eau à toute heure… Un brouhaha permanent qui finit par être épuisant. En revenant, on est plus vraiment chez soi, on est chez eux. On n’est plus habitué à avoir quelqu’un qui débarque dans sa chambre intempestivement, qui vous demande ce que vous faites sur votre téléphone, ou qui scrute chacune de vos humeurs et demande des explications. S’isoler dans sa chambre est interprété comme "tu ne nous supportes pas" », témoigne Julien, un trentenaire.

Pour les parents aussi, ces retours en arrière ne sont pas évidents. Comme pour notre lectrice de 45 ans qui se retrouve à vivre avec son beau-fils : « Il vit bizarrement, plutôt la nuit. Il a la motricité d’un éléphant dans une boutique de porcelaine. Il marque le territoire commun : de chaussettes puantes, de détritus en tout genre… Il tire la gueule et nous adresse rarement la parole », déplore-t-elle.

« Vive ma maman et heureux d’être un Tanguy pour un temps »

Mais le fait de revivre sous le même toit peut aussi être l’occasion pour des familles de se rapprocher. D’autant qu’elles savent qu’elles n’auront sans doute plus l’opportunité de vivre ensemble aussi longtemps à l’avenir. « Cela peut permettre des discussions que l’on ne s’était jamais autorisées auparavant, de reprendre son histoire familiale, voire de guérir de certaines blessures », note Valentin Spitz. C’est le sentiment qu’éprouve Morgane : « De premier abord, cette expérience pourrait être terrifiante. Mais l’éloignement des années précédentes et le fait de voir mes parents vieillir peut amener à une inversion des rôles. Et l’on se redécouvre mutuellement », indique-t-elle. « Pour moi, ce confinement est une manière de les remercier pour tout ce qu’ils m’ont donné en ayant des petits gestes d’attention, comme aller faire les courses pour qu’ils soient les moins exposés possible », indique aussi Emérentienne, 28 ans.

Ce huis clos familial peut aussi revêtir un caractère rassurant pour certains, souligne le psychologue : « Lors des grandes crises, les repères habituels sautent et la famille est une valeur refuge ». « Ça aurait été beaucoup plus anxiogène pour moi de rester dans 35 m2 pendant 6 semaines », confie aussi Jessica. « Vive ma maman et heureux d’être un Tanguy pour un temps », résume Jean-Louis. Et alors qu’habituellement, on se croise, cette cohabitation permet de se voir sous un nouveau jour : « On revient dans le nid familial avec un regard d’adulte. Ce qui permet davantage de distance et de mieux comprendre ses parents », estime le psychologue. « Cette cohabitation nous met face à face en tant qu’adultes, mon fils mène librement sa vie à la maison et moi la mienne, je ne lui impose rien, il ne m’impose rien non plus », exprime ainsi une de nos lectrices, qui héberge son enfant de 26 ans. Des moments qui laisseront des traces dans les familles, selon Valentin Spitz : « Cette expérience va laisser des souvenirs forts dans le roman familial et donnera envie à certaines personnes de se voir plus souvent ».

* Valentin Spitz est l'auteur de Comment ne pas emmener son enfant chez le psy, paru au Cherche midi, 16 euros.