Coronavirus : Changement des règles de la garde alternée, conflits… Le casse-tête du confinement pour les parents séparés

FAMILLE La situation actuelle est complexe pour les 400.000 enfants qui vivent en France en résidence alternée

Delphine Bancaud

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Un enfant à son domicile durant la période de confinement. Crédit:Stephane ALLAMAN/SIPA
Un enfant à son domicile durant la période de confinement. Crédit:Stephane ALLAMAN/SIPA — Stephane ALLAMAN/SIPA
  • Depuis l’annonce du confinement, beaucoup de parents séparés ne respectent plus les règles qui régissent la garde alternée. Une décision prise souvent en commun pour préserver leurs enfants.
  • Mais certains conflits se font jour aussi, lorsqu’un parent refuse de remettre les enfants à son ex ou ne respecte pas bien les règles du confinement.

 

Une semaine chez papa, une semaine chez maman. La situation due à l’épidémie de coronavirus vire au vrai casse-tête pour les parents séparés qui se partagent la garde de leurs enfants. Même si le gouvernement autorise comme sorties dérogatoires au confinement la récupération d’enfants chez un ex-conjoint, les parents s’interrogent sur la conduite à tenir, comme le constate Stéphane Aubert, avocat en droit de la famille à Marseille : « Ce confinement pose beaucoup de questions concernant la garde des enfants. Comme l’attestent les nombreux appels que j’ai reçus de la part mes clients. Pour les parents en possession d'un jugement fixant les modalités de garde, j'ai dû rappeler que l'exécution des jugements étaient toujours en vigueur  », témoigne-t-il.

Certains d’entre eux ont décidé de ne rien changer, à l’instar de Carine, qui a répondu à notre appel à témoins : « Maman de deux garçons de 12 et 15 ans en garde alternée, on a maintenu exactement les mêmes règles, même si cela ne me rassure pas à 100 % », confie-t-elle. Idem pour Emilie, mère de deux enfants : « Je sais que je peux compter sur mon ex-mari lors de ses sorties pour prendre les précautions nécessaires pour ne pas rapporter le virus chez lui. Nous sommes aussi tous en télétravail, ce qui réduit les contacts extérieurs », se rassure-t-elle. Pour Magali, ce statu quo a été décidé en fonction du bien-être de son fils : « On ne change pas pour ne pas perturber notre fils et parce qu’on ne peut pas le priver d’un de ses parents. Il ne supporterait pas une trop longue séparation dans ces conditions », explique-t-elle. Pour limiter les déplacements de leurs enfants, certains sont particulièrement inventifs en cette période : « Nous échangeons nos appartements avec mon ex-femme pour que les enfants puissent rester dans les mêmes murs et garder leurs habitudes », témoigne ainsi Jean-Michel.

Faire bouger l’organisation provisoirement

A contrario, de nombreux parents ont bousculé les règles qui régissent leur garde alternée : « Beaucoup d’entre eux font preuve de compréhension, soit en renonçant à leur tour de garde, soit en espaçant les tours de garde, afin de limiter les déplacements. Ou encore en accordant des semaines supplémentaires à l’autre parent pour les grandes vacances », constate maître Aubert. Une décision prise pour protéger les leurs, à l’instar de Camille : « Le papa de mon fils est policier, il est en contact avec beaucoup de monde. Nous avons décidé que le petit resterait avec moi. C’est un sacrifice pour la santé de tous ». Idem pour Mélanie : « La compagne de mon ex travaille dans le secteur médical, donc on a décidé que les enfants resteraient à mon domicile. Pour que ce soit moins dur, il vient les voir à travers le grillage », raconte-t-elle.

Des changements motivés aussi par la volonté d’adoucir un peu le confinement pour les enfants : « Nous avons décidé avec mon ex-mari que je prendrai les enfants dans ma maison de campagne, pour leur éviter l’enfermement parisien », confie ainsi Caroline. Stéphanie et son ex ont aussi opté pour la souplesse : « Notre fils est resté avec son père en ville, avec une bonne connexion wi-fi et la petite est venue avec moi, à la campagne, pour être plus près de la nature. Après 10 jours, ça fonctionne plutôt bien. Chaque parent a un enfant à aider pour les devoirs et les cours et à gérer au quotidien ».

« Certains parents, jusque-là en conflit, ont même renoué le dialogue »

Une adaptation du mode de garde qui est calculée en fonction du temps d’incubation du virus pour Marion : « Avec la fermeture des écoles anticipée dans l’Oise, cela fait plus de 15 jours que nous sommes en confinement avec mes deux enfants, afin d’être certaine que ni leur père, ni nous n’avions de symptôme. Du coup, ils iront chez leur père ce week-end », annonce-t-elle.

Et étrangement, cette crise sanitaire incite certains ex à baisser les armes pour préserver les enfants, comme le constate maître Aubert : « Certains parents, jusque-là en conflit, ont même renoué le dialogue. Ils ne s’adressaient plus la parole après leur divorce et arrivent à rediscuter sereinement de leurs enfants. Comme si cette crise sanitaire avait effacé les ego et relégué au second rang leurs anciennes querelles ». Une situation que vit Caroline, maman de 3 enfants : « Ce confinement nous a permis, mon ex-mari et moi, de nous entendre alors que c’était un peu la guerre entre nous. Aujourd’hui, on pense aux enfants en premier ». Même constat pour Hossin : « Nous sommes habituellement en conflit constant. Un calme s’est imposé à nous. Et la décision de partager à la semaine la garde des enfants, alors que d’habitude j’ai leur garde un week-end sur deux, est venue très naturellement. On arrive à échanger quelques mots et les enfants sont ravis ».

Mais la situation est conflictuelle pour beaucoup

Mais cette recherche de consensus n’est pas toujours une réalité. Et le confinement engendre certains conflits chez les ex. D’abord quand l’un d’eux refuse de changer les règles de la garde partagée en cette période. « J’ai proposé, à titre préventif, au papa de passer sur un mode de garde qui respecterait le temps d’incubation maximum du Covid-19 (soit 15 jours). En modifiant nos temps de garde en 2 semaines/2 semaines, nous pouvions ainsi nous assurer que la maladie n’était pas dans la famille. Mais le papa a catégoriquement refusé, arguant du fait que nous n’étions pas une population à risque et qu’il fallait maintenir l’unité familiale », indique Emmanuelle.

Alizée, qui souffre d’une maladie génétique rare, a demandé à son ex de garder son fils pendant le confinement : « Malheureusement, il ne veut rien entendre. Il suit le jugement à la lettre. Je me sens prise au piège », confie-t-elle. Claire, elle, se fait du souci pour sa fille de 3 ans, asthmatique : « Son papa a catégoriquement refusé de s’asseoir sur son week-end alors qu’il travaille dans un hypermarché », déplore-t-elle.

« Il ne respecte pas le confinement en allant chez les voisins »

Autre raison de conflit entre les ex : lorsque l’un des deux parents refuse de remettre les enfants à l’autre, en raison du confinement. Jonathan vit cette situation : « Mon ex-conjointe refuse que j’aie mes enfants le week-end prévu, car elle craint pour leur santé. Si le confinement dure 6 semaines, il faudrait donc que je ne voie pas mes enfants pendant tout ce temps. Et si jamais je fais valoir mon droit parental, et que les enfants tombent malades, cela va finir en conflit », s’inquiète-t-il. Olivia est encore plus angoissée : « Mon ex ne respecte pas la garde alternée de ma fille de 10 ans. La police ne veut pas prendre ma plainte pour non rendu d’enfant. Et malgré des courriers officiels, mon ex ne répond pas », raconte-t-elle.

Certains parents s’inquiètent aussi que leur ex ne respecte pas les règles du confinement et ne prenne pas toutes les précautions qui s’imposent. Comme Sophie : « J’ai appris au retour des enfants que le papa n’avait pas du tout respecté le confinement pendant sa semaine avec eux (visites du frère, de la nouvelle copine avec ses deux enfants, recours à la baby-sitter pour qu’il puisse aller faire un jogging…) alors que moi, je suis immuno déprimée ». Jennifer vit le même stress : « Je laisse partir ma fille chez son père un week-end sur deux. Je suis en confinement total, mais cela me révolte car j’ai l’impression que ce que je fais ne sert à rien étant donné que le père de ma fille est chauffeur de taxi et qu’il ne respecte pas le confinement en allant chez les voisins ».