Coronavirus : « J’ai dû suivre son accouchement par Facetime », la double peine des futurs parents

GROSSESSE Avec l’épidémie de coronavirus, de nombreuses maternités prennent des mesures restrictives pour empêcher la propagation du virus. Certaines refusent désormais que les pères soient présents pendant l’accouchement

Caroline Politi

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Dans certaines maternités, les conjoints ne sont plus autorisés (illustration)
Dans certaines maternités, les conjoints ne sont plus autorisés (illustration) — SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA
  • Les pères qui font des allers-retours, se rendent à la machine à café ou discutent parfois dans les couloirs, peuvent être vecteurs de propagation du covid-19, sans même le savoir. 
  • Avec l’épidémie de coronavirus, des maternités refusent désormais que les pères soient présents pendant l’accouchement.
  • Si tous les couples comprennent la nécessité de se prémunir contre cette pandémie, beaucoup trouvent ces mesures extrêmes.

Ensemble, ils avaient anticipé divers scénarios, s’étaient préparés à des complications ou simplement à ce que les choses ne se passent pas exactement comme ils se l’étaient imaginés. « Comme tous les futurs parents, on passe des mois à penser à ce jour, on s’attend à tout et à rien en même temps. Mais suivre l’accouchement de ma femme sur Facetime, ce n’était pas dans nos projets », sourit Julien. Mardi, un peu avant le lever du soleil, il est devenu le père d’une petite Jeanne. Fillette, qu’il n’a pas encore serré dans ses bras, tout comme il n’a pas pu embrasser sa femme, Valentine, encore à la maternité.

Pour faire face à l’accélération de la propagation du coronavirus, la maternité Louis Mourier, à Colombes (Hauts-de-Seine), les a informés en fin de semaine dernière que, désormais, les pères n’étaient plus autorisés dans l’établissement. Une douche froide pour le couple. « Ça a été un gros choc, Valentine était effondrée », se souvient le jeune homme qui se demande aujourd’hui si cette nouvelle, pourtant annoncée avec tact, n’a pas accéléré le début du travail car le terme était prévu trois semaines plus tard.

Lui qui avait participé à tous les cours de préparation, s’était pleinement investi, a dû se résoudre à vivre ce moment par écran interposé. Quarante minutes avant la délivrance, la sage-femme l’a appelé « en visio ». Tant bien que mal, il a tenté de soutenir sa femme. « Les émotions par téléphone, c’est particulier, résume-t-il pudiquement. Je vivais les choses sans les vivre. Je la voyais crier, avoir mal, je me sentais impuissant. » Ses encouragements arrivent avec un peu de décalage, impossible de lui ternir la main, de la soutenir physiquement. S’il évoque une « forme de deuil » de ce moment, Julien cherche le positif dans cette drôle de naissance. « J’aurai un congé paternité exceptionnellement long, c’est ce qui aide à faire passer la pilule »

« J’ai fondu en larmes, je n’arrivais pas à m’arrêter »

Dès le début de l’épidémie, toutes les maternités ont pris des mesures pour protéger le personnel soignant et limiter au maximum la transmission du virus entre les patients. Dans un premier temps, les visites ont été drastiquement réduites mais l’ampleur de l’épidémie a poussé les hôpitaux à revoir leurs dispositifs. Or, les pères qui font des allers-retours, se rendent à la machine à café ou discutent parfois dans les couloirs, peuvent être vecteurs, sans même le savoir. Pour l’heure, chaque maternité place le curseur là où elle le juge nécessaire, en fonction de la situation épidémique de la région et des spécificités de l’établissement. Certaines autorisent le deuxième parent à se trouver en salle de travail mais leur interdisent toute sortie, d’autres les font venir au dernier moment pour assister à la délivrance. Certaines enfin, interdisent tout contact.

Pour Aurélie, la perspective d’accoucher seule de son premier enfant a été une déflagration. « Quand la sage-femme m’a dit que ce serait peut-être le cas, j’ai fondu en larmes, je n’arrivais plus à m’arrêter », confie cette ostéopathe de 33 ans. Pour l’heure, à l’hôpital Béclère, à Clamart, où elle doit accoucher d’ici au 8 avril, les pères sont encore admis en salle de naissance mais plus en salle de pré-travail. « Les règles changent tellement vite, même le personnel soignant est dans le brouillard », s’inquiète la jeune femme. Si elle tente de rester au maximum dans sa « bulle », regarde « le moins possible les infos », ces dernières semaines ont été particulièrement angoissantes pour elle et son compagnon, infirmier de surcroît, et donc en première ligne depuis le début de l’épidémie. « C’est un double stress, s’il est malade, comment je vais faire ? Il ne pourra pas m’aider. »

« C’était le moins pire des scénarios »

Si tous les couples comprennent la nécessité de se prémunir contre cette pandémie, beaucoup trouvent ces mesures extrêmes. Sophie, qui doit accoucher de son deuxième fils dans un mois, ne parvient pas à s’imaginer vivre seule ce moment. « Un projet de naissance, c’est quelque chose qu’on envisage à deux, on a déjà dû tirer un trait sur beaucoup de choses, à commencer par la présentation à la maternité du bébé à notre aîné ou à nos familles », confie la jeune femme. Pour l’heure, sa clinique accepte les pères en salle de naissance mais pas pendant l’hospitalisation. Si elle a brièvement envisagé d’accoucher chez elle, elle s’est déjà renseignée sur les conditions d’une sortie anticipée. « Je sens mon mari très frustré, on n’en parle pas trop, mais pour un père investi, c’est un gros coup. » Elle, ne peut s’empêcher de comparer avec la naissance de leur aîné, le soutien essentiel de son compagnon pendant le travail, son implication dès les premiers jours. « J’essaye de rester optimiste, je me dis que si je tiens un mois, ça ira », sourit-elle.

Cette situation est d’autant plus difficile à vivre que les futurs parents peinent à s’y retrouver entre des règles qui évoluent d’un hôpital à l’autre – y compris au sein du même département – et au rythme de l’épidémie. Jusqu’au dernier moment, Jérôme a dû faire face à cette incertitude. Lorsque sa femme a ressenti d’intenses contractions, lundi soir, il n’a d’abord pas eu le droit d’entrer dans l’hôpital. « On m’a fait patienter une heure et demie dans ma voiture, le temps que le personnel s’assure que le travail avait bien commencé », explique ce directeur de crèche lillois. Il a finalement pu accéder à la salle de travail et passer 24 heures avec sa femme mais avec interdiction formelle de quitter la chambre. Passé ce délai, il a dû rentrer chez lui et attend désormais le retour de sa femme. « Cest le moins pire des scénarios même si c’était loin de ce qu’on s’était imaginé. »