Déconfinement à Bordeaux : Les lieux libertins prennent-ils leurs distances avec les gestes barrières ?

PARTENAIRES PARTICULIERS Les lieux libertins de Bordeaux ont obtenu l’autorisation de rouvrir mais, face au protocole sanitaire très strict, beaucoup préfèrent rester fermés

Marion Pignot
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Face au protocole sanitaire très stricte, beaucoup de saunas et de clubs libertins ont préféré rester fermés.
Face au protocole sanitaire très stricte, beaucoup de saunas et de clubs libertins ont préféré rester fermés. — VladOrlov
  • A Bordeaux, le Sauna gay de la rue Thiers, le plus ancien de la capitale girondine, pouvait rouvrir ce 2 juin, surpris d’obtenir l’autorisation de l’Agence régionale de santé.
  • Le Syndicat national des entreprises gaies (Sneg) a cependant rappelé que tout n’était pas si limpide. Tout est une question de classement de ces établissements et de protocole sanitaire particulièrement strict.
  • Alors comment gérer le retour aux affaires quand s’invitent les gestes barrières ? Face à la difficulté, certains clubs libertins ont préféré rester fermés, d’autres ont rouvert en toute discrétion et sérénité, pour satisfaire leurs clients pressés.

Ils vont rouvrir. Rapidement. Ils sont attendus par « les habitués pressés, en manque de promiscuité ». Les établissements libertins de Bordeaux sont « back in business » comme dirait Louis*, qui fréquente le Nikki Club depuis plus de dix ans déjà. Alors comment gérer le retour aux sexcapades, à l’échangisme et aux plans à trois (ou plus) quand s’invitent les gestes barrières ?

Là est tout le problème pour le Sauna Gay Thiers et ses concurrents de la métropole. Tous ont, selon eux, reçu le « go » de l’agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine, alors, presque surpris, ils ont rouvert leurs portes mardi dernier… avant que le Syndicat national des entreprises gaies (Sneg) ne leur rappelle que tout n’est pas si limpide. Il y a un hic puisque saunas et clubs libertins jouent sur plusieurs tableaux : ils ont pour beaucoup des piscines ou une licence IV [établissements recevant du public (ERP) de type N comme les bars] et étaient donc autorisés à rouvrir le 2 juin. Mais ils sont également des EPR de type X (une pure coïncidence), assimilés aux salles de sports couvertes où les pratiques collectives sont interdites jusqu’au 22 juin. « On peut apparemment rouvrir les salles d’eau mais pas le reste ou bien en respectant un protocole sanitaire dingue, impossible à mettre en place, explique Juan, gérant du sauna gay emblématique de la rive droite bordelaise. On dirait presque que le gouvernement et les autorités sanitaires voulaient nous dissuader. Comment voulez-vous nettoyer votre établissement toutes les trente minutes quand il fait 500m2 ? »

« Le "glory hole" permet d’éviter les projections de salive »

A ce nettoyage renforcé, devaient s’ajouter la prise de température frontale à l’entrée des clubs ou des saunas, l’interdiction des entrées groupées, la désinfection après chaque sortie de client, la limitation de la jauge dans les douches, le hammam ou le sauna, le port de masque obligatoire et la mise en place d’un plan de circulation. « Soit je reste fermé, soit j’ouvre en assouplissant moi-même les règles, martèle Juan, en déambulant dans les couloirs très étroits de son établissement. Nos cabines sont privatives et pourraient respecter ce protocole, pareil pour le "glory hole", qui permet d’éviter les projections de salive. Je peux fermer le hammam ou la backroom, mais ça n’aurait aucun sens. Je ne vais pas priver mes clients des plaisirs qu’ils viennent s’offrir. Enfin, il fait trop humide ici pour garder un masque et puis on a déjà assez de gel… on ne va pas en rajouter. »

Juan estime que ces règles strictes ne font qu’ajouter « du safe » superflu alors que son établissement profite déjà de cinq heures de ménage chaque matin, tous les jours de l’année « épidémie de Covid-19 ou non ». La douche y est obligatoire à l’entrée et après chaque rapport sexuel. L’eau des bassins scrupuleusement analysée chaque semaine, selon les consignes de l’ARS. « On espère vraiment que ce protocole va être allégé d’ici au 22 juin, parce que ce confinement qui se prolonge est un coup dur. Il faut avoir les reins solides, parce que financièrement c’est tendu », lâche le gérant qui a repris le fonds de commerce il y a treize ans.

En attendant ce protocole assoupli, le sauna de l’avenue Thiers restera fermé. Comme Le Container ou Le Différent. D’autres clubs libertins se sont cependant réveillés, en profitant du flou entourant les décrets, en ouvrant leurs bars masqués, en fermant les yeux sur la distanciation physique et en préférant ne pas être cités. « On a reçu des mails dès le 11 mai d’habitués pressés, en manque de promiscuité, explique le gérant d’un club ouvert aux couples mixtes. Pour certains, les sorties au club ce n’est pas que la baise, c’est aussi revoir leurs amis dans un lieu cosy. C’est parfois leur seule sortie du mois, alors le lien social était rompu. »

« Ce Covid-19, c’est surtout un sale temps pour les partouzes »

Parmi ces habitués, Louis et son épouse. Le couple fréquente une à deux fois par semaine les clubs échangistes bordelais. Durant le confinement, le duo « en manque » a choisi de continuer de s’échanger et de se mélanger avec d’autres « hétéros curieux ». « Nous n’étions pas les seuls, sur les sites de rencontres libertins ça bougeait pas mal », indique Louis. On se souvient alors d’Alexandre*, restaurateur lutin croisé au début du confinement. Le gourmand quadra avait fini par lâcher le couperet : « Ce Covid-19, c’est surtout un sale temps pour les partouzes. » Orphelin de ses lieux coquins préférés, Alexandre prévoyait déjà qu’il ne lâcherait pas ses complices : « Ça se fera chez moi. Je fais confiance à mes partenaires. Et s’il faut je me protégerai le corps avec du film plastique… en déconfinant l’essentiel. »

L’essentiel continuera également d’être préservé sur la rive droite de la Garonne. « Notre priorité a toujours été l’hygiène. Il est moins dangereux finalement de venir dans le club que de se frotter à des inconnus chez soi. Ici, le gel hydroalcoolique est partout. Tout est propre et tout l’a toujours été, poursuit le gérant qui refuse de faire le “flic”. Tous les couples soi-disant “normés” ont pu vivre pleinement leur sexualité. Je ne vois pas pourquoi nous devrions censurer nos clients plus longtemps alors que le libertinage est un petit milieu. Tout le monde se connaît. Nous sommes un grand couple. »

* Le prénom a été changé.