Coronavirus en Outre-mer : La Réunion et Mayotte en stade 2 de l’épidémie, les professionnels sonnent l’alarme

PANDEMIE Les départements de La Réunion et Mayotte sont passées mardi au stade 2 de la pandémie de coronavirus, le reste des Outre-mer restent pour l'instant au stade 1

Sélène Agapé avec AFP

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La Réunion est passée mardi en stade 2 de la pandémie de coronavirus, avec plus de 100 cas de Covid-19 recensés sur l'île.
La Réunion est passée mardi en stade 2 de la pandémie de coronavirus, avec plus de 100 cas de Covid-19 recensés sur l'île. — AFP

Depuis les deux premiers patients diagnostiqués du Covid-19 à Saint-Martin et Saint-Barthélemy, le 1er mars, la pandémie de coronavirus a pris de l’ampleur en Outre-mer, où plus de 300 cas sont désormais recensés.

Et les professionnels de santé et les politiques alertent sur une possible catastrophe sanitaire face à la progression rapide de l’épidémie dans ces territoires qui ne pourront pas transférer leurs malades vers d’autres départements. L’inquiétude est notamment forte à La Réunion et à Mayotte, passées au stade 2 de l’épidémie mardi, alors que les autres Outre-mer sont toujours en stade 1 et la métropole déjà en stade 3.

Emmanuel Macron a annoncé mercredi l’envoi de deux porte-hélicoptères dans l’océan indien et les Antilles, pour leur venir en aide. Le porte-hélicoptères amphibie Mistral sera déployé « immédiatement » dans le sud de l’océan Indien et, « à partir de début avril, le porte-hélicoptères Dixmude ira se positionner dans la zone Antilles Guyane en soutien de nos territoires ultramarins », a promis le chef de l’Etat lors d’une déclaration à Mulhouse.

« Des taux de mortalité plus élevés que ceux en métropole »

La Réunion compte désormais 135 cas (selon un bilan publié le mercredi 25 mars 2020 à 18h30), souvent « importés » de métropole. Le territoire le plus peuplé d’outre-mer avec près de 860.000 habitants, peut s’appuyer sur 112 lits de réanimation. Mardi, la directrice de l’ARS a annoncé que 50 lits supplémentaires allaient être ouverts en réanimation, portant le total à 230.

Par ailleurs, l’île fait face à une épidémie de dengue avec 1.761 cas depuis le 1er janvier 2020. « Du 9 au 15 mars 2020, 442 cas ont été confirmés. 23 communes sont touchées majoritairement dans le Sud avec 71 % des cas à Saint-Louis », précise la préfecture.

La Réunion est « tellement loin de tout, avec une telle pauvreté, précarité, promiscuité et avec des comorbidités si nombreuses, une population si souvent cruellement démunie, que nous pouvons nous attendre à des taux de mortalité plus élevés que ceux en métropole », affirme le docteur Kathia Cadinouche, généraliste et régulatrice au Samu, au nom d'« un collectif informel de professionnels de terrain ». « Nous sommes sur une île, loin de la métropole : quand nos moyens de prise en charge des cas sévères seront saturés, il n’y aura aucune possibilité de prise en charge alternative », ajoute le conseil départemental de l’ordre des médecins.

Des évacuations sanitaires possibles seulement vers l’Hexagone

Face au système hospitalier défaillant des îles voisines, Madagascar, les Comores et même Mayotte, la seule évacuation sanitaire possible devra se faire vers l’Hexagone à 10 heures d’avion. Mayotte, qui compte 50 cas avérés de coronavirus, aussi s’attend au pire. A la suite du passage du département au stade 2, l’ARS a annoncé l’ouverture d’une « deuxième filière aux urgences pour la prise en charge des patients présentant des difficultés respiratoires. L’autre filière prend en charge les autres urgences (non respiratoires) ».

« Ce n’est pas une vague qu’on attend, c’est un tsunami », alerte le député LR Mansour Kamardine, qui réclame un avion-cargo et le porte-hélicoptères Le Mistral avec ses 69 lits médicalisés. « Trois fois moins bien équipée que La Réunion par habitant, (…) Mayotte n’est pourvue que de 16 lits de réanimation » pour 256.000 habitants, déplore-t-il, alors que des soignants sont déjà infectés par le virus.

« Je crains de m’exposer et d’exposer mes patients », avoue Saïndou Allaoui, président du Syndicat national des infirmiers libéraux. « Tout le monde a peur, on n’est pas équipés, on n’a pas les moyens nécessaires ». Ousseni Balahachi, secrétaire général de l’UI CFDT Mayotte et infirmier à l’hôpital de Mamoudzou, appelle à un « droit de retrait » du personnel hospitalier. « En temps normal, on n’est pas assez, on n’arrive pas à s’occuper de la population. Si tout le monde est contaminé, l’hôpital va fonctionner comment ? », demande-t-il, regrettant que « le matériel arrive au compte-gouttes ».

Mayotte est entièrement placée sous couvre-feu entre 20 h et 5 h du matin depuis mardi pour lutter contre l’expansion du coronavirus. Il est désormais interdit de circuler sur le territoire mahorais de 20 h à 5 h, sauf motif impérieux (notamment pour le personnel soignant, les forces de l’ordre, les pompiers, les journalistes), selon l’arrêté pris par le préfet du département français de l’océan Indien Jean-François Colombet.

« On attend une vague, mais de quelle hauteur »

La Martinique et la Guadeloupe, aux populations majoritairement âgées, déplorent chacune leur premier mort du Covid-19.

La Guadeloupe, compte pour l’heure 96 cas avérés, dont deux décès, et dispose d’une grosse cinquantaine de lits de réanimation. Trois communes du département, Sainte-Anne, Pointe-à-Pitre et Les Abymes, ont d’ailleurs instauré mardi un couvre-feu entre 20 heures et 5 heures et depuis jeudi celle de Baie-Mahault pour freiner la propagation du Covid-19.

« On attend une vague, c’est sûr, mais on ne sait pas de quelle hauteur », explique à l’AFP le professeur Michel Carles, chef de service de réanimation du CHU de Guadeloupe, lui-même testé positif, ainsi que le directeur général du CHU Gérard Cotellon et la présidente de la commission mixte d’établissement Suzy Duflo. Pour Delphine Roux, infirmière libérale à Sainte-Anne, « l’anxiété monte. (…). Nous n’avons plus de masque FF2P, plus de surblouses, (…) J’ai mis en place un rituel plus rigoureux que d’habitude quand je rentre chez moi : je désinfecte ma voiture, je me douche immédiatement, je demande à mes enfants de ne pas me toucher, etc. »

En Martinique, où 81 cas sont enregistrés, « la situation sanitaire était déjà tendue avant l’arrivée du Covid -19, ce qui la rend d’autant plus démunie face à la prise en charge des cas graves », car « le nombre de lits en soin de réanimation est bien inférieur à la moyenne nationale », affirme un collectif du personnel hospitalier. Plusieurs médecins réclament la venue de médecins cubains.

Pénurie chronique de professionnels de santé

La Guyane, qui compte actuellement 31 cas, dispose, elle,, de 11 à 13 lits de réanimation à l’hôpital de Cayenne, selon le syndicat UTG santé, le double, selon des sources hospitalières, pour 290.000 habitants.

De plus, il y a « une pénurie chronique de professionnels de santé », témoigne une soignante, sous anonymat. « De nombreux médecins spécialistes exercent sur le territoire par un système de vacations. Insuffisants en temps normal, nous déplorons leur désistement pour les semaines à venir ».

Le préfet de Guyane a décidé de mettre l’ensemble du territoire français d’Amérique du sud sous couvre-feu de 21 h à 5 h jusqu’au 15 avril, pour lutter contre l’expansion du coronavirus, a-t-on appris ce mercredi auprès de la préfecture. Avec plus de 83.000 km2, la Guyane est grande comme le Portugal et couverte à 95 % par la forêt. Elle compte plus de 290.000 habitants.

Un couvre-feu envisagé en Polynésie

En Polynésie française, le président Edouard Fritch a interdit mercredi la vente d’alcool à emporter dans cette collectivité d’outre-mer, où les habitants sont confinés depuis samedi. Malgré le confinement, certaines « bringues » (fêtes tahitiennes musicales, où la bière est souvent abondante) se sont poursuivies le week-end dernier. Le président ainsi que le haut-commissaire Dominique Sorain, n’ont pas exclu de recourir à un couvre-feu si le confinement n’était pas mieux respecté.

La Polynésie compte officiellement 30 patients atteints de Covid-19, mais beaucoup d’habitants ne sont pas dépistés faute de tests en nombre suffisant. Lundi, le gouvernement local a présenté un « plan de sauvegarde de l’économie ». En l’absence de caisse de chômage en Polynésie française, les Polynésiens qui ne pourront pas travailler en raison du confinement toucheront un Revenu Exceptionnel de Solidarité de 100.000 francs Pacifique (838 euros) par mois.

Cette mesure est évaluée à 134 millions d’euros si le confinement devait durer deux mois. Elle s’ajoute à de nombreuses autres mesures qui vont coûter cher à la collectivité et limiter ses ressources, puisque de nombreuses taxes sont suspendues ou reportées. La Polynésie a donc fait appel à l’Etat, qui l’a assurée de la « solidarité nationale » sans s’engager sur un délai, ni sur un montant. Quinze tonnes de matériel médical, dont des tests pour détecter le Covid-19, doivent arriver jeudi à Papeete.

De son côté, la Nouvelle-Calédonie, confinée depuis lundi minuit, compte pour sa part 15 nouveaux cas. L’île de Saint-Martin compte 12 cas dont deux guéris et celle de Saint-Barthélemy, cinq cas dont un patient guéri. Quant à Saint-Pierre et Miquelon, petit territoire ultramarin de l’Atlantique nord épargné pour l’instant par la pandémie, les liaisons aériennes de l’archipel sont suspendues depuis lundi soir afin de se protéger, sur décision du préfet, Thierry Duvimeux.