Coronavirus : « La boule au ventre tous les matins »… L’inquiétude des postiers, en première ligne malgré le confinement

SOCIETE De nombreux postiers alertent sur leurs conditions de travail face au coronavirus malgré les réponses apportées par la direction

Thibaut Le Gal

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Un facteur à Paris.
Un facteur à Paris. — Ludovic MARIN / AFP
  • Confrontée à une grogne des syndicats, La Poste a indiqué lundi qu’elle allait se recentrer sur des « missions essentielles ».
  • La direction assure proposer moins de services et et réduire ses tournées pour moins exposer ses employés pendant la crise du coronavirus.
  • De nombreux postiers restent inquiets sur leurs conditions de travail et leur santé face à l’épidémie.

La tournée, avec « la boule au ventre ». En pleine épidémie de coronavirus, la distribution du courrier est maintenue. Les facteurs ne sont pas concernés par le confinement décidé par Emmanuel Macron et son gouvernement.

Le dimanche 15 mars, au lendemain des premières mesures de stade 3, La Poste disait assurer « la continuité de ses activités essentielles à la population, dans le respect absolu de la santé de ses collaborateurs et de ses clients ». Confrontée à la grogne des syndicats, l’entreprise a annoncé ce lundi des restrictions de service pour moins exposer ses agents. Car sur le terrain, de nombreux postiers dénoncent les mesures insuffisantes pour protéger leur santé et celle du public face à la pandémie.

« Les collègues ont très peur »

« On a continué à aller travailler alors que les gants, le gel tardaient à arriver. On avait que deux lingettes par personne pour nettoyer notre téléphone après avoir fait signer les clients pour les recommandés », s’inquiète Jean*, à la Poste depuis 11 ans. « J’avais la boule au ventre tous les matins, je me sentais en danger. Pour le tri au bureau, il n’y a pas de confinement, on est plus de 200, les uns sur les autres. Ensuite, on va toute la journée dans les immeubles, on croise des gens, on tire les portes, on appuie sur les boutons… Pour prendre le courrier, on doit enlever les gants, qui se déchirent. On ne se sent pas assez protégés », ajoute le postier, qui a décidé de se mettre en arrêt maladie.

« On est continuellement en contact avec les gens, on peut voir jusqu’à cinquante personnes par tournée, donc on s’expose même si on fait attention », dénonce Mohamed*, postier parisien depuis une vingtaine d’années, syndiqué à Sud-PTT. « Les gens nous connaissent, et savent l’heure à laquelle on passe, ils nous attendent devant leur boîte pour discuter un peu, notamment les personnes âgées. On ne va pas dire "coronavirus, écartez-vous !" ».

Philippe* confirme : « Les collègues ont très peur, car les gens nous abordent sans respecter les gestes barrières. Un postillon suffit pour être contaminé », dit-il. « Il y a quelques jours, une personne de notre service a été touchée par le virus et est hospitalisée, ça a créé beaucoup d’inquiétude », dénonce le facteur parisien, également syndiqué à Sud-PTT. Inquiets, de nombreux postiers ont fait valoir leur droit de retrait partout sur le territoire la semaine passée.

« Certains clients continuent de venir en bureau pour acheter des timbres. Est-ce vraiment urgent ? »

La direction dit appliquer « toutes les mesures préconisées par les autorités de santé », en favorisant notamment le lavage des mains de ses agents pendant leur tournée, « en leur ouvrant les locaux des buralistes et des stations-service ». La direction assure avoir maintenu 80 % de ses effectifs parmi les facteurs et continue d’ouvrir 1.600 bureaux de poste sur les 7.740 présents sur l’ensemble du territoire pour assurer les missions essentielles.

« Certains clients continuent de venir en bureau pour acheter des timbres ou envoyer leur lettre de Pâques. Est-ce vraiment urgent ? Il faut vite définir quelles sont les missions de service public à maintenir et veiller à ce que les 70.000 facteurs qui sillonnent le pays se protègent et ne soient pas un facteur de propagation du virus », s’inquiète Anne Chatain, présidente de la fédération CFTC média + (qui gère les postes et télécoms)

Vendredi dernier, dans un courrier au ministre de l'Economie et au PDG Philippe Wahl, des syndicats (CGT, CFDT, SUD, CFE-CGC, CFTC et Unsa) ont tous alerté sur la situation sanitaire et sociale au sein du groupe. « Les craintes remontent de partout, principalement à la distribution et pour ceux qui reçoivent les usagers dans les bureaux, assure Sylvain Le Roux, militant CGTdans le Rhône. On sait aussi qu’il y a des décès liés au coronavirus, des cas avérés, des personnes confinées… Ce qu’on demande, c’est la restriction au strict minimum des activités postales pour ne pas exposer les collègues et la population ».

L’entreprise a annoncé la suspension de ses activités ce samedi, pour « soulager les postiers qui ont travaillé toute la semaine ». Ce lundi, après concertation avec les syndicats, la direction dit recentrer La Poste sur ses « missions essentielles » en assurant moins de services et en réduisant le temps de travail et les tournées, afin de moins exposer ses employés. La distribution du courrier, des colis et des petites marchandises est toutefois maintenue, à un rythme dépendant des effectifs disponibles.

« Les choses évoluent, mais c’est la réalité qui s’impose à eux, car il n’y a plus assez de personnel pour mener à bien l’activité », réagit Sylvain Le Roux. Philippe, lui, soupire. « Cela fait longtemps que la gestion de La Poste n’est plus humaine. Il vaut pourtant mieux sauver des vies plutôt que des courriers, non ? »

*Sur demande des personnes interrogées, les prénoms ont été changés.