Coronavirus : Comment le confinement nous fait prendre conscience que « rien ne remplace l’oral »

VOIX Depuis le début du confinement, les appels téléphoniques, les messages vocaux et les conversations Skype explosent

Jean-Loup Delmas

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Un homme seul dans Lyon confiné, illustration
Un homme seul dans Lyon confiné, illustration — KONRAD K/SIPA
  • Depuis mardi, la France est confinée, créant d’importants manques dans la vie sociale de ses habitants.
  • Parmi eux, et ce n’était peut-être pas le plus prévisible, l’absence de conversation orale se fait sentir chez les personnes confinées seules.
  • Si des ruses ont été mises en place, notamment les célèbres Skyp’apéros, on vous explique pourquoi l’oral est aussi important dans nos sociétés.

A écouter Emmanuel Macron, on l’aura bien compris, la nation est en guerre contre le coronavirus. Une guerre invisible, mais également terriblement silencieuse. Non pas qu’on aurait voulu entendre le son des bombes ou le déchirement d’obus, mais il faut l’admettre, un peu de bruit ne ferait pas de mal au sein de certains de  nos appartements confinés dans le mutisme.
C’est peut-être même ce qui nous manque de plus de la vie « d’avant », le son de nos proches, bien plus que les contacts physiques, les bars, les sorties, l’herbe fraîche et le football. Prenez-nous tout ça encore des mois, on tiendra, mais rendez-nous la voix irrésistible de notre copine, le rire gras de notre bestah, les blagues nazes des amis et toutes les conversations orales du quotidien. Excepté les applaudissements à 20 heures et les oiseaux revenus chanter à nos balcons, c’est le calme plat, et pas besoin d’espaces infinis comme Pascal pour que le silence nous effraie.

Salutaire convention

A voir la multiplication des appels et des Skype depuis le début de ce confinement, on n’est pas les seuls à avoir les oreilles nostalgiques de voix. Alors, parlons parlons enfants de la patrie, pourquoi notre nation est-elle à ce point en manque de son oralité passée ?

Primo, parce qu’on en a le temps, commente Annaïck Le Bouëdec, chercheuse en Sciences de l’information et de la communication. « Dans le quotidien sans confinement, on est très pressé et on se tourne vers une consommation efficace de la conversation, persuadé qu’en traitant par écrit, on va gagner du temps. A l’oral, il y a tout un combiné social, plein de règles de communication et de politesse qui entoure le message. » Or, maintenant que du temps on en a à ne plus savoir quoi faire, « on recherche à nouveau ce conditionnement social qu’on trouvait jadis chronophage ».

L’oral avant tout

Social, c’est le mot pour comprendre pourquoi on est désormais plus heureux devant un Skype que face à la volée de Pavard face à l’Argentine. En appelant nos potes, notre famille ou nos proches, on escompte recréer un semblant de sociabilité, bien mise à mal par ce confinement. « Nos interactions sont de bases orales, c’est notre condition de sociabilité, la langue elle-même est d’abord orale », recontextualise Laurence Brunet-Hunault, maîtresse de conférences en linguistique et sémiologie. Qui prend le temps de nous rappeler au cas où que l’être humain papotait déjà des millénaires avant l’apparition de l’écrit. Si l’invention de l’écriture marque le passage de la préhistoire à l’Histoire, c’est probablement la naissance de l’oral qui nous fonde en tant qu’Humanité.

Et si on avait pensé que rien ne changerait grâce à l’instantanéité des messages Facebook ou WhatsApp, Laurence Brunet-Hunault dresse le constat de notre échec : « On remarque que l’oral reste la clé de l’interaction où on réagit plus spontanément et moins par le raisonnement. Rien ne remplace l’oral. »

Les paroles s’envolent, les écrits restent terre à terre

Voilà qui est dit. Reste à comprendre pourquoi l’oral est si supérieur que ça à l’écrit ? Qu’est ce qui rend nos conversations messengers si nazes par rapport à un échange autour d’une bière avec un pote – en dehors de la dite bière ? Gravé dans la pierre, l’écrit est pourtant bien lisse en vérité. « Le répertoire de forme et de signifiants disponibles à l’écrit (mots, ponctuation, majuscules, émojis) sont assez normés et standardisés. Bien sûr chacun a ses expressions et sa manière d’écrire, mais jamais il n’y aura la diversité et la finesse de l’oral, qui permet de mieux reconstituer l’unicité de chaque personne », taille Camille Debras, elle aussi maîtresse de conférences en linguistique.

A l’oral, le panel se densifie largement : timbre de voix, intonation, débit de parole, mimique, il y a de quoi faire. Notre voix est plus signée que nos écrits. « La communication orale, même sans vision, passe par de nombreux autres canaux que les mots », insiste Camille Debras à l’autre bout du fil. Et le tout reconstitue également mieux les émotions. Parler en souriant ou en serrant les dents, ce n’est pas la même voix qui sortira.

Partage sacré

Et puis l’oral, c’est aussi le terrain de la non-maîtrise. Laurence Brunet-Hunault y liste les hésitations, les failles, les mots qui trébuchent, ceux mal choisis, bref la sainte trinité de ce qui nous manque actuellement : de l’humanité, de l’authenticité et de la spontanéité. Le constat s’impose : on ne se dit pas la même chose à l’écrit et à l’oral, et on n’est pas le ou la même non plus. « Par message on peut donner une autre version de soi-même. Pas par oral. On est en immédiateté de réponse, avec un retour d’échange direct, on n’a plus le temps de construire ces faux-semblants », poursuit la linguiste.

Et comme la vie est bien morne en ce moment, un peu d’amour et d’affection : la conversation par la voix, c’est aussi une question de partage et de coprésence. On peut gérer plusieurs conversations en même temps par écrit – que celui qui n’a jamais eu sept fenêtres de conversation actives sur Messenger nous jette la première pierre –, difficilement plus d’une au téléphone. « Dans ce confinement, on est forcément en manque de moments à plusieurs, à l’oral il y a une vraie notion de partager ensemble un moment, une synchronie très rare dans de tels moments qui devient vital », pointe Camille Debras.

Si on ne se rendait pas compte de cette importance qui paraissait plus banale que vital, le confinement remet les pendules à l’heure : « On nous prive d’une liberté active à laquelle on ne trouvait pas de valeur ajoutée avant d’en être soudainement privé », conclut la maîtresse de conférence. Pour qui les Skype apéros et les appels téléphoniques ne suffiront pas longtemps : « J’ai hâte qu’on puisse chacun retrouver nos proches pour de vraies conversations ». Nous aussi.